Abus sexuels dans l’Eglise: Ce que propose le rapport Sauvé pour réformer l’institution

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Fruit d’un travail de près de trois ans, le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église propose 45 pistes pour en finir avec la pédocriminalité.

 

« Vous, les évêques, êtes une honte pour l’humanité. Vous devez payer pour tous ces crimes » : devant les membres du clergé, François Devaux répète une nouvelle fois sa dernière phrase, en articulant chaque syllabe. Une injonction sans détour qui témoigne de sa volonté de réformer en profondeur l’Eglise.

Ce mardi 5 octobre 2021, le président de l’ancienne association La parole libérée et victime dans les années 1980 du père Preynat, a pris la parole lors de la remise du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase). Le fruit d’un travail de près de trois ans qui vise à transformer l’institution religieuse et mieux accompagner les victimes.

Près de 3% des prêtres et religieux impliqués

Porté par Jean-Marc Sauvé, ce rapport a permis de dénombrer au moins 216 000 enfants et adolescents, encore vivants aujourd’hui, victimes de violences sexuelles par des religieux (prêtres, clercs…) de 1950 à 2020. Un chiffre qui atteint 330 000 si on ajoute les laïcs (aumôniers, enseignants dans les écoles catholiques, mouvements de jeunesse…).

Du côté des agresseurs, le rapport chiffre entre 2 900 et 3 200 responsables de violences sexuelles (soit entre 2,5% et 2,8% du nombre total de prêtres et religieux). « C’est un chiffre plancher, il sera impossible de les connaître tous », reconnaît le président de la Commission.

1,16% des personnes en lien avec l’Eglise ont subi des agressions

Les garçons « représentent près de 80% des victimes, avec une très forte concentration entre 10 et 13 ans », a relevé M. Sauvé. Selon le rapport, 1,16% des personnes en lien avec l’Eglise catholique ont subi des agressions sexuelles de diverses natures. Un taux de prévalence bien supérieur à celui de 0,34% concernant l’école publique (hors internats), mais en dessous du cercle familial et amical.

Des victimes « ni crues, ni entendues »

« Ce sont des crimes et des délits atroces, commis en masse pendant des décennies », a asséné François Devaux. « Plus grave encore, l’Église a trahi la confiance, la morale, l’enfant, l’innocence, l’Évangile. »

L’ancien scout déplore une institution qui « dysfonctionne totalement » avec notamment des « sanctions prises à l’encontre de ceux qui ont osé se révolter ».

C’est d’ailleurs l’un des points centraux du rapport de la Ciase, qui met en avant des politiques ecclésiales indifférentes au sort des victimes : « Jusqu’au début des années 2000, ces dernières n’étaient ni crues, ni entendues », regrette Jean-Marc Sauvé. Et d’ajouter que des indemnisations étaient envisagées en contrepartie de ne jamais révéler ce qu’il s’était passé.

Protéger les agresseurs, dénier les victimes

Pendant très longtemps, l’Église a cherché à se protéger et à « sauver » les agresseurs, tout en occultant, relativisant, voire déniant les victimes, selon la Ciase.

Non que les violences aient été organisées ou admises par l’institution (ce qui s’est cependant produit dans certaines communautés ou institutions très peu nombreuses), mais l’institution ecclésiale n’a clairement pas su prévenir ces violences, ni simplement les voir, et moins encore les traiter avec la détermination et la justesse requises (La Ciase).

Ce n’est qu’à partir de 2010 et les premières affaires judiciaires que l’Église a commencé à prononcer des sanctions contre les prêtres impliqués. Mais cette prise de conscience est bien insuffisante pour la Ciase, notamment avec la mise en cause du cardinal Barbarin pour non-dénonciation des agissements du père Preynat.

Pour cette raison, la Commission appelle l’Église à reconnaître sa responsabilité « dans sa négligence et sa défaillance : elle n’a pas su voir, entendre, capter les signaux faibles et prendre des mesures », souligne Jean-Marc Sauvé.

Les recommandations de la Ciase

Pas moins de 45 recommandations sont préconisées par la Commission. Voici les grands axes qu’elle propose :

Réformer le droit de l’église

La Ciase entend ainsi calquer les règles du droit canonique, « lacunaire et largement inadapté à la répression des violences sexuelles », sur celles de la procédure pénale : définir les infractions et les peines concernant les agressions sexuelles, donner plus de place aux victimes dans la procédure, meilleure articulation avec la justice pénale.

Les violences sexuelles commises sur des mineurs et personnes vulnérables, devront se référer non pas au sixième commandement (« Tu ne commettras pas d’adultère »), mais au cinquième commandement («Tu ne tueras pas »).

Meilleur suivi et formation des sacerdoces

« Il faut porter la plus grande attention au dévoiement et aux perversions, dans le contexte des abus sexuels », souligne Jean-Marc Sauvé. La Ciase veut s’assurer que toute personne ayant été mise en cause dans une affaire ne puisse pas être mise en relation avec des mineurs et qu’elle soit suivie par des professionnels de santé.

Elle recommande également de revoir les enseignements et la position des prêtres :

Écoute des victimes

Il faut « réformer les modalités d’accueil et d’écoute proposées par l’Église en allant vers un système mixte (interne/externe, national/local) » et mettre en place des cellules de conseil juridique et de soin.

Responsabilité de l’Eglise

La Ciase appelle à reconnaître, au-delà de la responsabilité pénale et civile pour faute des auteurs des agressions et, le cas échéant, des responsables de l’Église, la responsabilité civile et sociale de l’Église, « indépendamment de toute faute personnelle de ses responsables ».

Réparation financière

L’indemnisation des victimes, confiée à un organisme indépendant, devra être revue et considérée non pas comme « un don » mais comme « un dû » de l’Église.

Retrouvez le détail de toutes les recommandations sur le site de la Ciase.

Les premières mesures de l’Église annoncées en novembre

Ces recommandations ont été transmises en main propre à Monseigneur Eric de Moulins Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, et Sœur Véronique Margron, présidente de la Corref (Conférence des religieux et religieuses de France). Tous deux ont demandé pardon aux victimes et ont exprimé leur « honte » et leur « effroi ».

Le pape François a également réagi, faisant part de son « immense chagrin » face à cette « effroyable réalité ».

Les premières mesures de la Conférence des évêques de France et de la Corref seront annoncées en novembre, date à laquelle les deux institutions se réuniront en assemblées plénières.

Avec AFP

Culture – Matin Libre

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