Accès des démunis aux soins de santé au Bénin: Des patients “séquestrés” aux “évadés”, les indigents souffrent le martyr

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Du Régime d’assurance maladie universelle (Ramu) au Projet Assurance pour le renforcement du capital humain (Arch) en cours de généralisation, l’accès des plus démunis aux soins et services de santé demeure une préoccupation majeure au Bénin. Dans les hôpitaux publics, plusieurs indigents se retrouvent “séquestrés“ pour non-paiement des frais de prise en charge sanitaire alors que d’autres sont contraints de s’évader en raison de leur incapacité à honorer les factures. Des dysfonctionnements liés au Fonds sanitaire des indigents aux réalités dans les hôpitaux, la situation des indigents interpelle…

 

La cinquantaine environ, Azandofidé Démahoué est retenue depuis deux semaines environ à l’hôpital de zone Allada-Zè-Toffo pour non-paiement d’une facture de quatre-vingt-dix-huit mille neuf-cent quarante-cinq (98 945 Fcfa), représentant les frais liés à l’accouchement par césarienne de son huitième enfant. Abandonné par l’auteur de la grossesse et désespérée, elle n’attend qu’un miracle divin pour rejoindre son domicile familial. Rencontrée dans l’après-midi du 10 août 2021, Azandofidé cache à peine sa tristesse. «…Mon sort est entre leurs mains, s’ils (le personnel de santé) décident de quelque chose me concernant, je verrai bien », marmonne-t-elle, les joues inondées de grosses larmes.  Derrière sa chambre d’hospitalisation, un de ses enfants, âgé de huit ans, attise le feu pour faire cuire la bouillie. Ne sachant quand le miracle se produira, elle semble s’adapter à son nouveau milieu de vie.

« J’ai subi la césarienne et il me reste des factures à honorer. Il me reste 56 600Fcfa », confie Florence, une autre patiente, partageant la même salle d’hospitalisation depuis trois mois environ. Florence est  également abandonnée par le père de ses quatre enfants. En face, sous un apatam, une jeune mère, la vingtaine environ, est allongée avec ses bébés jumeaux. Faute de moyens pour solder les frais liés à sa prise en charge, le trio est interdit de quitter les lieux.

Dans cet hôpital de zone érigé en 2018 et délocalisé en raison du Covid-19 (les locaux servent au traitement des malades du Covid-19), plusieurs cas d’indigents sont enregistrés au niveau des différents services notamment la maternité, la pédiatrie, la chirurgie. Selon Mesmin Djettin du service social, depuis janvier 2021, 34 cas d’indigents ont été enregistrés alors que de nouveaux patients indigents sont accueillis au quotidien par l’hôpital.

Au Centre hospitalier universitaire de zone Abomey-Calavi- Sô Ava, le service social est sollicité pour voler au secours des indigents dans plusieurs services notamment la chirurgie, selon Aubierge Tokpemè, la responsable du service social. C’est le cas de Lucienne, une fillette qui y séjourne depuis trois mois pour la prise en charge de son pied cassé. Allongé sur son lit d’hôpital, Dah Zohoun Claude, victime d’un accident de circulation, s’y retrouve depuis le 28 janvier 2021. Depuis sept mois, il se fait prendre en charge grâce au service social du centre hospitalier.  Ici, depuis janvier 2021, 107 cas d’indigents ont été enregistrés.

 Chu-Mel (Ex Homel) : Le silence malgré les accusations…

Le Centre hospitalier universitaire de la Mère et l’enfant (Chu-Mel), selon des témoignages, est l’un des hôpitaux à Cotonou (capitale économique) où l’on retrouve le plus d’indigents. Plusieurs riverains et quelques agents ayant requis l’anonymat indiquent qu’il est courant qu’un patient indigent soit gardé pendant des semaines voire des mois. Il n’est pas exclu, selon les mêmes sources, que le séjour d’hospitalisation des patients indigents soit écourté en raison des charges insupportables par ce dernier avec le risque de rechute ou encore d’une complication plus grave pouvant conduire à la mort. La gestion des cas d’indigents est pointée du doigt dans cet hôpital de référence.

Chose curieuse, ici, il n’est pas question de s’approcher des patients indigents. Seuls les donateurs ou encore des Ongs qui volent à leur secours, sont autorisés à échanger avec eux. Malgré l’aval du Directeur général du Chu-Mel, contacté par téléphone et saisi par courrier, le service social a opposé un refus catégorique à toute discussion avec la presse. Avec une certaine arrogance et des propos plus ou moins discourtois, des agents dudit service n’ont pas manqué d’affirmer que l’autorisation du Directeur général était insuffisante. Contactée par la suite, la responsable du service social, Djemila Laleye Awele, avait dans un premier temps accepté de se prononcer sur la question mais a fini par s’y opposer. La surveillante générale de l’hôpital a également conditionné son opinion à une autorisation formelle. Relancé à plusieurs reprises, le Directeur général, malgré ses assurances, n’a pu nous permettre d’avoir des réponses à nos préoccupations.

Cependant, le chargé du recouvrement interne du Chu-Mel, Codjia Mathias Dodji balaie du revers de la main, les informations selon lesquelles, l’hôpital garderait des patients durant de longs mois. “Le patient est gardé peut-être pendant une ou deux semaines pour l’amener à solder au moins une partie de la facture“ a-t-il déclaré avant de préciser que la durée du séjour des patients indigents est généralement liée au processus pour remboursement sur le Fonds sanitaire des indigents.

 

Cnhu-HKM : quid du sort des otages sanitaires…

La situation des indigents semble davantage inquiétante au Centre national hospitalier universitaire (Cnhu-HKM) de Cotonou, le plus grand hôpital de référence de la capitale économique. À travers la note d’information n°1723/MS/CNHU-HKM/DGA/SP du 12 décembre 2017, le Directeur général du Cnhu d’alors, Koffi Alexandre Sossou, a suspendu l’autorisation de bons d’examens par le Service social hospitalier. Ceci, en raison des difficultés de recouvrement des factures sur le Fonds sanitaires des indigents. Des factures qui seraient estimées à des centaines de millions de francs Cfa.

Ici aussi, les responsables n’ont pu répondre à nos préoccupations malgré les démarches entreprises. Après un rendez-vous manqué suite à un courrier adressé à la Direction générale, les différentes promesses n’ont pu se concrétiser. Le service des indigents a-t-il été rétabli par la suite ? « Je ne saurais le dire », confie le Directeur général de l’Anps, Venant Célestin Quenum. Evoquant le fait, ce dernier, pointe du doigt la non maitrise du niveau de fraude dans les hôpitaux. Toute chose qui plombe les capacités de remboursement de l’Etat.

Selon une publication dans les colonnes de Fraternité en octobre 2019, Rébecca Kindo informe que le service social est fonctionnel mais ne traite que des dossiers des patients hospitalisés. Alors que certains errent sur la cour de l’hôpital, certains sont gardés à l’œil dans les salles d’hospitalisation. Des informations relayées par Rébecca Kindo, il ressort que seulement une poignée de personnes sont éligibles au service social du Cnhu-HKM de Cotonou. « La majorité est laissée en rade », précise cette dernière.

 

Mendicité, tâches domestiques et…évasion

Outre les difficultés à honorer les frais de soins, les patients indigents vivent le calvaire dans les hôpitaux. Il est d’ailleurs très difficile pour ceux-ci de se nourrir car ne menant aucune activité génératrice de revenus. Si quelques-uns peuvent compter sur des proches qui leur amènent parfois de la nourriture, la plupart se retrouve contraint de quémander pour se nourrir. “Souvent, nous sommes obligés nous-mêmes de les aider pour qu’ils mangent“, informe Mesmin Djettin du service social de l’hôpital de zone d’Allada. Et il n’est pas rare de voir certains s’adonner à de petites tâches domestiques contre quelques rémunérations insignifiantes mais nécessaires pour se nourrir.

Conscients de leur incapacité à payer les frais de prise en charge sanitaire, des patients arrivent à tromper la vigilance des agents de santé ainsi que de la sécurité pour s’échapper. Selon la Directrice de l’hôpital de zone d’Allada, Estelle Adimi, des cas d’évasions sont enregistrés le plus souvent lorsque l’hôpital est obligé de garder un patient qui ne répond pas au statut d’indigent, donc n’est pas éligible sur le Fonds sanitaire des indigents.

« Déjà qu’il est guéri, il peut sortir facilement. Vous venez juste le matin et vous constatez qu’il n’est plus là, on cherche dans toute la maison. On voit qu’il n’est plus là. C’est des situations que nous déplorons », informe le Directeur général du Chuz Abomey-Calavi-Sô Ava, Raymond Kintomonho. Des dispositions seraient en cours pour parvenir à une identification de tous ceux qui entrent et sortent de l’hôpital.

Au Chu-Mel, des dispositions ont été prises pour responsabiliser les agents de sécurité afin d’éviter les évasions de patients endettés. Chaque évasion de patient est imputée aux agents de sécurité en service et qui sont contraints de rembourser l’hôpital. Une option fructueuse, selon Mathias Codjia du service de recouvrement interne du Chu-Mel. Il souligne qu’aucun cas d’évasion n’a été enregistré depuis trois mois environ même si des tentatives n’ont pas manqué.

Des cas d’évasions dans les hôpitaux qui dénotent de la méconnaissance du Fonds sanitaire des indigents, crée depuis 2005 pour faciliter l’accès des couches défavorisées aux soins de santé.

  Le Fonds des indigents : qui en profite ?

Si l’existence du Fonds sanitaire des indigents constitue un soulagement pour les bénéficiaires et les hôpitaux, il faudra tout de même répondre à certains critères pour être éligible. Selon Jocelyne Sevi, assistance sociale au Centre de promotion sociale (Cps) d’Allada, les cas d’indigents sont identifiés par le service social de l’hôpital qui déclenche le processus en adressant une lettre de liaison au Cps. Après une enquête sociale réalisée à travers des descentes dans la localité du patient, un rapport d’enquête est rédigé et transmis au chef d’arrondissement ou au maire de la commune pour la délivrance du certificat d’indigent. Un dossier est alors constitué par le Cps pour permettre à l’hôpital de se faire rembourser sur le Fonds sanitaire des indigents. La durée de la procédure, selon Jocelyne Sevi, ne devrait dépasser dix jours conformément aux normes et standards en matière de prestation sociale. Toutefois, il n’est pas rare de voir certaines procédures prendre plus de temps. Face à l’urgence de certains cas, on fait l’effort de tenir dans un délai de 5 jours parfois une semaine, rassure-t-elle néanmoins.

Au Chuz Abomey-Calavi-Sô-Ava, c’est le service social de l’hôpital qui mène l’enquête sociale et se retrouve parfois limité pour faire le travail de terrain. L’autre difficulté est liée à l’indisponibilité, dans la pharmacie de l’hôpital, des médicaments et produits nécessaires au traitement. Toutefois, il se révèle que des patients se déclarent indigents alors qu’en réalité, ils ne répondent aux critères d’éligibilité. Ceux-ci sont gardés pendant un moment avant d’être appelés à prendre un engagement de remboursement, selon Estelle Adimi. “Des engagements qui, à plus de 80%, ne sont pas honorés“ précise-t-elle. « Parfois même, il y en a qui changent de domicile », renchérit Raymond Kintomonho.

Mis en place dans l’optique de faciliter la prise en charge des plus pauvres dans un contexte de paiement direct des soins, le Fonds sanitaire des indigents semble encore loin de combler les attentes. Outre le fait que les vrais bénéficiaires ignorent l’existence du Fonds, des irrégularités ont entaché sa gestion, selon le Directeur général de l’Anps, Venant Célestin Quenum. « Nous avons assisté au fait que certains fonctionnaires sont déclarés indigents temporaires et bénéficient à la place de vrais indigents de notre pays, de ces ressources…Les fonctionnaires qui sont informés de l’existence de ce fonds l’ont exploité à foison » déplore-t-il.

Selon une étude d’évaluation, la mise en œuvre du Fonds reste entravée par de nombreux dysfonctionnements et faiblesses dont la méconnaissance des bénéficiaires et leur incompréhension du processus d’accès et d’utilisation du FSI ; leur non-implication dans sa mise en œuvre ; la lourdeur du processus d’identification et d’obtention du certificat d’indigence et la qualité du traitement lors de la prise en charge. Il faut noter également le retard accusé dans le remboursement des hôpitaux.

 

Arch bientôt sur les cendres du Fonds des indigents…

Après la phase pilote dans les communes d’Abomey-Calavi, Sô-Ava, Dassa-Zoumè, Glazoué, Djougou, Copargo, Ouaké, le Projet Assurance pour le renforcement du capital humain (Arch) est entré depuis peu, dans sa phase de généralisation. Inscrit au pilier 3, axe stratégique 6 du Programme d’actions du gouvernement du président Patrice Talon pendant son premier mandat, le projet, d’un coût global de 313 milliards de francs CFA, consiste en un paquet intégré de quatre services que sont l’Assurance-maladie, le crédit, la formation et l’assurance retraite. Un peu comme pour soutenir juridiquement le projet Arch, la loi n°2020-37 du 03 février 2021 portant protection de la santé des personnes en République du Bénin rend obligatoire l’assurance-maladie au Bénin à partir du 1er janvier 2022.

Avec la généralisation du projet Arch dans tous les départements du Bénin, “ les vrais indigents auront accès automatiquement à l’assurance maladie grâce à leur carte d’identité nationale biométrique», assure Venant Célestin Quenum. « C’est pareil pour le mécanisme de la gratuité de la césarienne qui est aujourd’hui incorporée dans notre dispositif », a-t-il ajouté.

A l’en croire, après la phase de généralisation du projet Arch, il sera procédé simplement à la suppression du Fonds sanitaire des indigents. À partir du 1er janvier 2022, des citoyens démunis n’étant pas dans la catégorie de pauvres extrêmes seront appelés à une assurance maladie mais avec une subvention de l’Etat, ceci conformément aux nouvelles dispositions légales. « Donc, d’ici janvier, on devrait venir à bout de cette situation de personnes retenues dans les centres de santé pour non-paiement de leurs factures de soins », annonce le Dg/Anps. Le projet Arch pourra couvrir bientôt toutes les 77 communes du Bénin. Près d’une trentaine d’affections sont prises en charge dans le cadre dudit projet, soit 75% des affections les plus courantes au Bénin.

Conscient de la réalité que vivent les indigents dans les hôpitaux, le gouvernement a posé un acte fort le 31 décembre 2020. Une délégation composée du ministre de la santé, Benjamin Hounkpatin, du ministre de l’économie et des finances, Romuald Wadagni, du ministre des affaires sociales, Véronique Tognifodé s’était déplacée au chevet des patients retenus pour non-paiement des frais liés à leur prise en charge. Le gouvernement a donc procédé au paiement des factures et libéré ces patients qui ont fêté le nouvel an en famille. Outre les otages sanitaires du Cnhu-HKM, le gouvernement a ordonné le même jour, le paiement des factures de tous les malades gardés dans les hôpitaux publics. Plusieurs patients indigents ont été donc libérés.

Aziz BADAROU

Société – Matin Libre

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