Africa 2020 : le Sahara, terre de tous les fantasmes

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Originaires des marges du désert, du Mali à l’Égypte, de jeunes artistes s’interrogent sur un territoire source de nombreux clichés. Une exposition à voir aux Magasins généraux, en banlieue parisienne, jusqu’au 2 octobre.

Ils sont nombreux, ceux qui s’expriment sur le Sahara. Ils le sont moins, ceux qui en connaissent intimement toutes les géographies. C’est en se demandant « Comment penser ce territoire oublié ou cet oubli de territoire » que la philosophe Maïa Hawad, en partenariat avec les commissaires artistiques des Magasins généraux (à Pantin, en banlieue parisienne), Anna Labouze et Keimis Henni, a conçu l’exposition Hotel Sahara, ouverte jusqu’au 2 octobre dans le cadre de la saison culturelle Africa 2020.

« Étudiée principalement depuis ses marges et depuis l’Europe, l’histoire du Sahara a longtemps été périphérique au sein de l’histoire du continent, écrit ainsi Hawad. La majorité de la production de savoir sur ce territoire lui est exogène, c’est-à-dire extérieure. » D’où l’idée de construire un projet de création original. Dix jeunes artistes, originaires de sept pays en partie traversés par le Sahara, ont participé à une résidence d’une semaine aux portes du désert, dans la région de M’Hamid El Ghizlane, au sud-est du Maroc.

C’est là qu’ils ont commencé à concevoir l’exposition, dans un lieu touristique à la périphérie de ce vaste espace qui s’étend sur 5 000 km d’est en ouest et représente près de 30 % de la surface du continent. « Comment parler du Sahara lorsque l’on reste cantonné à sa lisière ? Lorsque la majorité de ses territoires sont officiellement déconseillés aux voyageurs, ce qui détermine par défaut leurs déplacements ? Cet accès empêché, partiel, a été a cœur des réflexions de la résidence », écrivent les commissaires.

Oasis et regards nomades
Le résultat ? Une exposition étrange qui explore plus les fantasmes que nourrit le Sahara que le Sahara lui même : « Ce qui est ici interrogé est une relation en absence et les registres qu’elle convoque, entre éloignement, effacement et exotisme. » Les artistes invités – Alex Ayed, Tewa Barnosa, Salim Bayri, Tayeb Bayri, Hiba Elgizouli, Famakan Magassa, Sara Sadik, Ahmed Serour, Hanin Tarek, Ismail Zaidy – ont tous des pratiques plastiques diverses, plurielles. Hôtel Sahara mêle donc vidéos, peintures, installations sonores, photographies, sculptures.

Présentées dans une même pièce des Magasins généraux, les créations s’entrelacent, se heurtent, résonnent en un chaos à l’image des perceptions diverses que l’on peut avoir du désert : nous sommes bien dans un hôtel, avec ses voyageurs de passages, ses portes qui s’entrouvrent, ses histoires qui se nouent et se dénouent quelques instants à peine après avoir commencé… Certaines fenêtres ouvrent sur d’iconiques paysages de sable, d’autres laissent filtrer de la musique, d’autres sont occultées par des voiles légers.
Le Malien Famakan Magassa créé une sorte de version baroque de « La Danse » de Matisse…

Il faut un peu de temps pour se sentir à l’aise ; il ne faut guère de temps pour se rendre compte que le Sahara se dérobe, même pour ceux qui en fréquentent habituellement les marges. Alors chacun grappillera, en fonction du moment, quelques grains de sable doré, quelques ombres d’oasis, quelques regards nomades… et cherchera à échapper à ces immarcescibles clichés.

Échos déformés
Il faudra pour cela se laisser happer par les créations des uns et des autres, sans oublier qu’ils ont travaillé ensemble. Le Malien Famakan Magassa a ainsi osé de gigantesque peintures – on pense à une version baroque de « La Danse », de Matisse – en référence à la Takamba, genre musical et danse pratiquée à la fois par les Songhaïs et les Touaregs, au-delà des frontières décidées par la colonisation. La Française Sara Sadik a, elle, opté pour une installation vidéo (« La puissance ») réalisée à partir des films Snapchat de deux jeunes Français d’origine marocaine de retour au pays. Elle y explore leur fierté identitaire… mais révèle aussi le fossé qui les sépare de ce pays d’origine, et encore plus du Sahara.
Plus conceptuel, le designer et couturier égyptien Ahmed Serour a pour sa part créé une série de faux fossiles d’objets du quotidien – ouvre-bouteille, bouteille en plastique – pour former l’installation « Eroded Traces », qui s’interroge sur la réalité des histoires autour de l’oasis égyptienne de Siwa. Les récits de pratiques homosexuelles entre travailleurs agricoles saisonniers à la périphérie de celle-ci ont en effet nourri tout un imaginaire et suscité bien des fantasmes pour des touristes internationaux en quête d’un paradis orientaliste gay.

« Dans son œuvre, Ahmed Serour crée des traces qui n’existent pas, partant à la recherche de mémoires effacées, d’histoires pré-coloniales qui demeure inatteignables lorsque la porte d’entrée vers elles reste celle du fantasme exotique », écrivent les commissaires. C’est peut-être là tout le paradoxe d’une exposition intitulée Hôtel Sahara : on n’y trouve pas le désert, on y entend seulement les échos déformés de tous les récits qu’il suscite.
Source : jeuneafrique

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