Education sexuelle des jeunes filles au Bénin: Le numérique, meilleur moyen pour maximiser l’impact

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Du slogan “Toutes les filles à l’école“ aux initiatives de maintien des filles à l’école notamment la gratuité de la scolarité des filles au secondaire, le défi relatif à l’épanouissement, l’autonomisation de la femme demeure entier au Bénin. Quand bien même, des lignes ont semblé bouger ces dernières années, la déscolarisation des filles inquiète. Si l’option d’une éducation sexuelle intégrée s’est révélée impérative, le numérique apparait aujourd’hui comme un véritable moyen de maximiser l’impact des interventions ou actions…

A peine âgée de 16 ans, Tobi a connu la maternité il y a environ un an alors qu’elle était encore en classe de 5ème au Collège d’enseignement général d’Ikpinlè dans la commune d’Adja-Ouèrè. Samedi, 28 août 2021, le soleil était au zénith et Tobi se faufilait entre les véhicules de transport commun. Elle proposait des beignets aux passagers. Très frêle et plus ou moins affectée physiquement par la maternité, la jeune fille venait se reposer à l’ombre d’un arbre quand nous l’abordons. “Je n’ai jamais voulu arrêter l’école même si beaucoup me disent qu’il n’est pas tard pour y retourner, étant donné que je n’ai que 16 ans, pour moi c’est impossible de me revêtir de la tenue kaki à nouveau’’, affirme-t-elle, désespérée. Selon ses confidences, elle devrait désormais nourrir et éduquer, seule, un enfant. Ayant été rejeté par ses parents dès que ceux-ci se sont aperçus qu’elle était enceinte, elle n’a trouvé de refuge qu’auprès de sa grand-mère. L’auteur de la grossesse, confie-t-elle, était un jeune coiffeur étranger qui aurait disparu depuis qu’il a su qu’elle portait un enfant. “C’était ma première et ma seule expérience sexuelle jusqu’ici. Je ne savais pas que je pouvais tomber enceinte’’, regrette la jeune fille qui, visiblement, peine à accepter son sort. Triste ! Comme Tobi, plusieurs jeunes filles du département du Plateau notamment de la commune d’Adja-Ouèrè ont dû tourner dos à l’école en raison de la survenue d’une grossesse sur les bancs ou encore de mariages forcés et/ou précoces. “Lorsqu’une fille commence à entretenir des relations intimes avec plusieurs hommes, les parents l’offrent en mariage à un inconnu sous prétexte qu’elle risque de ternir l’image de leur lignée’’, confie Wakil L, élève en classe de terminale et membre d’une Organisation non gouvernementale intervenant dans la lutte contre les violences basées sur le genre. A l’en croire, les Ongs sont limitées dans leurs interventions et parfois les équipes de sensibilisation sont chassées des villages. L’éducation à la santé sexuelle, malgré son importance quant à l’épanouissement de la fille, est loin encore d’impacter dans ces localités rurales du Plateau. De Pobè à Kétou sans oublier Ita-Djèbou, Ikpinlè ou encore Itakon, il n’est pas rare de voir des fillettes-mères, enfant au dos, en train de vendre au marché plutôt que d’être en classe.

Selon l’Enquête démographique et de santé 2017-2018, parmi les adolescents de 15-19 ans, 12 % des femmes et 6 % des hommes ont eu leurs premiers rapports sexuels avant l’âge de 15 ans. Dans ce même groupe d’âges, 4 % des femmes, mais aucun homme, avaient déjà contracté une union avant d’atteindre l’âge de 15 ans. Environ deux adolescentes (15-19 ans) sur dix (18 %) étaient déjà en union. C’est donc clair que les femmes ont leurs premiers rapports sexuels à un âge plus précoce que les hommes. Il est également évident que les grossesses non désirées, les grossesses précoces, les mariages précoces et/ou forcés continuent de s’ériger en obstacles, malgré les nombreux efforts consentis par les gouvernants et organisations de la société civile et internationales pour la promotion des droits sexuels et reproductifs de la jeune fille…

Le numérique, une réelle opportunité pour relever le défi…

 

Selon le Directeur exécutif de Centre de réflexions et d’actions pour le développement intégré et la solidarité (Ceradis-Ong), Nourou Adjibadé, “les technologies de l’information et de la communication « TIC » ont tellement pénétré tous les aspects de la vie humaine qu’il est difficile de concevoir le développement sans les prendre en compte“. Et de poursuivre «l’avènement des nouvelles technologies de l’information et de la communication crée davantage de nouvelles conditions et de nouveaux moyens permettant aux filles d’accéder plus aisément et à une vitesse plus grande à l’Information, à l’éducation ainsi qu’à la protection de façon plus globale de leurs droits sexuels et reproductifs ». Selon le chef de file de l’Alliance droits et santé au Bénin, le numérique à travers les réseaux sociaux et les applications informatiques crée des plateformes d’informations, de discussions et de débats instructifs qui permettent aux filles d’améliorer leurs connaissances, leurs pratiques et de pouvoir faire des choix éclairés. Grâce au numérique, il est donc plus facile et pratique d’éduquer la jeune fille peu importe son milieu ou sa zone de résidence sur la santé sexuelle et reproductive. Des réalités liées à la puberté (règles, poussée des poils, apparition des seins, voix qui mue), biologie de la reproduction, premier rapport sexuel, comment se préserver des maladies sexuellement transmissibles et autres aspects, des jeunes filles peuvent être mieux édifiées grâce à des applications mobiles conçues et accessibles.

Dans une publication en janvier 2019, le Fonds des Nations Unies pour la population (Unfpa) a déclaré que le numérique se révèle être une opportunité pour l’éducation complète à la sexualité au Bénin. L’une des stratégies innovantes susceptibles d’impacter les jeunes filles reste l’initiative « Learning about living », mise en œuvre pour accompagner “l’éducation complète à la sexualité des jeunes gens et des femmes en situation de vulnérabilité“. Soutenu par l’Unfpa ainsi que le Royaume de Belgique et autres partenaires comme Etrilbas, One World, le programme « Learning about living » se veut une stratégie d’appui à l’autonomisation des femmes via le numérique. A travers ledit programme, plusieurs applications numériques ont été conçues pour renforcer les connaissances des jeunes filles sur la santé sexuelle et reproductive. Entre autres applications mobiles et plate-forme numérique pour la promotion des droits sexuels et reproductifs et l’accès facile des jeunes à l’éducation sexuelle complète, on peut évoquer l’application “Ma vie mon choix”, le E-learning au Bénin et la plate-forme ”Trotrogaho”.

 

L’application “Ma vie, Mon choix“, indispensable aux jeunes filles…

L’une des applications mobiles les plus vulgarisées par des Ongs intervenant dans la santé sexuelle et reproductive des ados et jeunes au Bénin, l’application “Ma vie, Mon choix“  se veut un outil numérique conçu pour informer et éduquer les adolescents et jeunes (12 – 24 ans) du Bénin sur les questions liées à la santé sexuelle et reproductive, au genre, aux relations existantes entre filles et garçons dans une approche qui vise à apporter à cette cible une éducation sexuelle complète. Accessible sur des téléphones android ou smartphone, l’application se révèle être un outil pédagogique. La plupart des jeunes aujourd’hui étant de plus en plus utilisateurs des réseaux sociaux, c’est donc une opportunité de mettre à leur disposition des informations justes et vraies sur la santé sexuelle et de reproduction. Les informations apportées par l’outil devraient permettre aux jeunes de mieux maîtriser leurs corps, de faire face aux impulsions sexuelles précoces et de prévenir les grossesses non désirées. « C’est une application mobile qui fournit des informations dans un espace convivial, ludique et avec un outil sur lequel nous passons la majorité de notre temps. Ce qui m’a tout de suite impressionnée c’est le nom de l’application », a confié dans la publication de l’Unfpa, Adéola Gloire Ayétolou, l’un des co-créateurs de l’application.

Outre les informations sur la santé sexuelle et reproductive, le numérique offre aux jeunes des espaces leur permettant d’initier des actions de plaidoyer et de mobilisation sociale pour défendre leurs droits en matière de santé sexuelle et reproductive et d’exiger des gouvernants le respect des engagements en faveur d’une meilleure jouissance et protection de leurs droits, selon le Directeur Exécutif de Ceradis-Ong, une organisation de référence en matière de santé sexuelle et reproductive au Bénin.

La fracture numérique : l’autre obstacle…

Bien que l’importance du numérique soit bien cernée par les gouvernants béninois, des barrières demeurent quant à l’accès des jeunes filles au numérique. A en croire Calixte Houedey, sociologue de la sexualité humaine, des problèmes d’équipements et de couverture du territoire restent des obstacles à un accès équitable au numérique. De l’aspect géographique avec des zones où l’accès pose toujours problème au profil de ceux qui ont accès en lien avec le niveau d’instruction, le sociologue admet que de grands défis restent à relever. Mais ce qui parait aussi plus important, selon Calixte Houedey, est l’éducation des jeunes filles à l’usage du numérique. “Les déviances observées sur les réseaux sociaux nous interpellent“, a-t-il fait savoir. Il n’est pas exclu que les réseaux sociaux deviennent des espaces où la jeune fille peut être harcelée, victime de viol, un espace d’incitation à une activité sexuelle et autres. « Elle est confrontée à d’autres réalités et il faut qu’elle soit aidée », précise-t-il.

Pour Nourou Adjibadé de l’Alliance droits et santé, il urge que le Bénin adapte son arsenal juridique et ses dispositifs de protection des droits des filles à un mieux-être sexuel et reproductif au nouveau contexte de la 4è révolution industrielle. « sur la toile, on y retrouve d’autres espaces où les filles échappent, à tout contrôle social et sont ainsi exposées à plusieurs menaces notamment, le harcèlement sexuel, le proxénétisme en ligne, la participation à des rencontres autour du sexe, des rencontres avec des inconnu (e)s aux intentions douteuses, l’exhibitionnisme, l’exposition de la vie privée et familiale, l’incitation à la débauche ou à la consommation de drogues et l’alcool, la prostitution, la consommation de la pornographie…etc. Les réseaux sociaux deviennent des espaces où les droits des filles à la santé sexuelle et reproductive sont constamment violés. L’espace virtuel apparait comme un espace non sécurisé pour les filles qui ne sont pas forcément préparées à affronter les réalités de l’internet. Les usages sociaux relatifs à l’éducation en famille sont aussi bouleversés à l’ère du numérique, dans la mesure où les adolescents (e)s et les jeunes en général, consacrent plus de temps sur les réseaux sociaux qu’au dialogue avec leurs parents », déplore le Directeur exécutif de Ceradis-Ong.

En cause, “ la pertinence et de l’efficacité de notre cadre législatif de protection de la fille en matière de santé sexuelle et reproductive“, selon Nourou Adjibadé. Si le Bénin s’est doté de plusieurs lois majeures dont la Loi n° 2003-04 du 03 mars 2003 relative à la Santé Sexuelle et à la Reproduction ; la loi n° 2003-03 du 3 mars 2003 portant répression de la pratique des mutilations génitales féminines en République du Bénin ; la loi n° 2006-19 du 5 septembre 2006 portant répression du harcèlement sexuel et protection des victimes en République du Bénin ; la loi n°2011-26 du 9 janvier 2012 sur la prévention et l’interdiction de la violence contre les femmes, couvrant la violence domestique et le viol conjugal, le harcèlement sexuel, la prostitution forcée, le mariage forcé, les crimes d’honneur, les mutilations génitales féminines et autres pratiques néfastes ; ces différentes loi attendent toujours de décrets d’application. « Pour passer de la virtualité à la réalité concrète, il est urgent que le Gouvernement prenne rapidement les décrets d’application attendus depuis fort longtemps. De même, la nécessité se fait impérieuse pour le gouvernement et les autres acteurs œuvrant pour le droit à la santé de la fille de circonscrire la problématique liée à l’accès des adolescent (e)s et jeunes au TIC en initiant des études conséquentes qui tiennent compte de l’environnement social, économique, technologique ; exploiter les résultats desdites études pour revisiter la législation en vigueur afin de les adapter au mieux des exigences de l’éthique en matière de protection et de jouissance des droits sexuels et reproductifs de la jeune fille sous nos cieux. Par ailleurs, en tant que garant de la régulation des médias, l’Etat doit mobiliser les opérateurs du numérique pour des mesures de protection plus renforcées des filles sur les réseaux sociaux » recommande Nourou Adjibadé.

Aziz BADAROU

Société – Matin Libre

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