Enquête/Savalou au Bénin: Sur les traces de l’église  » Azaël »

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Quelle ambiance prévaut à Savalou précisément à Monkpa dans le département des Collines un mois après les affrontements entre fidèles d’une église et la police républicaine ? Comment en est-on arrivé à cette violence qui, à l’arrivée, a fait plusieurs morts, des dégâts matériels, des arrestations et des déplacés ? Le détachement de la police républicaine envoyé sur le terrain a-t-il commis des exactions ? A-t-il effectivement creusé une fosse commune pour y enterrer les civils morts ?  Faites-vous votre opinion à travers cette enquête conjointement conduite par le quotidien Matin Libre et la web radio Crystal News.

 

Samedi 29 janvier 2022. Telle une traînée de poudre, l’information d’un affrontement entre fidèles d’une église, dans une ferme à Monkpa, et les éléments de la police républicaine, a fait le tour de la toile et des médias traditionnels. Le commissaire du commissariat de Monkpa et un autre agent de police auraient été kidnappés, conduits dans une brousse puis assassinés par des fidèles de ladite église, selon des rumeurs. Dans l’opinion, ce fut le plat de résistance. Les commentaires allaient dans tous les sens quand le lendemain, dimanche 30 janvier, dans une déclaration officielle, la police livre sa version des faits. Morceaux choisis : « Courant décembre 2021, la population de Monkpa, réputée généralement calme a constaté puis a signalé au commissariat de la localité un certain nombre de faits peu ordinaires. Il s’agit d’actes de violence et de destructions de biens opérés par les fidèles de la secte dénommée Azzael Awouignan installée, depuis quelques années, dans le hameau Kogandji sis à 3km de Monkpa, dans la commune de Savalou.

Coups et blessures volontaires, menaces de mort, vols de récoltes et destruction de biens appartenant à autrui sont entre autres le martyr que font souffrir quotidiennement aux populations les membres de cette secte ayant pour gourou le sieur Kpodékon Mesmin. Les membres de la secte justifient leurs actes par une inspiration divine ». Le porte-parole de la police républicaine poursuit : « Le lundi 24 janvier 2022, une dame enceinte a été curieusement violentée et sérieusement molestée par quinze (15) fidèles de ladite secte pour des motifs fallacieux constitutifs d’infractions à la loi pénale. Convoqués plusieurs fois par la Police, ils ont refusé de répondre auxdites convocations. C’est alors qu’une équipe du commissariat de Monkpa s’est rendue au siège de la secte pour rencontrer son premier responsable et comprendre les causes réelles de tels agissements de leur part. Mais elle s’est vue opposer, par des individus violents et drogués, un refus catégorique d’accéder à leur siège. L’équipe de la police a fort heureusement échappé à une séquestration après l’érection de plusieurs barricades faites de troncs d’arbres sur la voie par les soi-disant fidèles ». Dans sa lecture, l’officier de police a fait savoir que les fidèles de cette « secte » professaient la fin du monde. « Leur besoin ultime était de vider leurs avoirs et de se départir de tous biens de toutes natures avant l’avènement de ladite fin du monde. Ils étaient donc autorisés par leur gourou, à saccager les récoltes des populations, détruire les biens de leurs voisins puis, commettre tous actes répréhensibles au motif qu’ils en ont reçu l’inspiration et l’autorisation du Saint Esprit ». Ce sont donc ces faits qui ont poussé la police à prendre ses responsabilités, à en croire le porte-parole : « Pour ne pas laisser s’installer une zone de non droit et ayant à faire à une forme progressive d’endoctrinement des populations de la localité, sur instruction expresse, une opération d’interpellation des auteurs de ces actes a été rapidement planifiée pour être exécutée le samedi 29 Janvier 2022 ».  Malheureusement, l’opération du samedi 29 janvier 2022 va tourner au drame. Le porte-parole donne des précisions dans sa déclaration : « En effet, après l’interpellation de certains responsables recherchés, les fidèles drogués, armés de gourdins et de fusils de fabrication artisanale, sous les ordres du gourou ont séquestré dans un premier temps deux fonctionnaires de police qui, tentaient de les raisonner plutôt que de faire usage de leurs armes. Voulant coûte que coûte libérer leurs coreligionnaires, armés de fusils de fabrication artisanale et des bidons d’essence, ils ont attaqué et tenté d’incendier le commissariat de Police de Monkpa. Heureusement, le dispositif mis en place a permis de les repousser. Les négociations entreprises par le biais des élus locaux pour libérer les deux fonctionnaires de police n’ayant abouti, l’équipe de fonctionnaires de Police s’est rendue dans la brousse où les membres de cette secte se sont retranchés à l’effet de retrouver leurs collègues. Malheureusement, ils découvriront les corps de ceux-ci froidement assassinés. Sur ce, ils ont entrepris une battue en vue de retrouver les auteurs de ce crime odieux. C’est alors qu’ils vont essuyer des tirs de personnes en embuscade auxquels ils ont riposté. Cela a entrainé la mort de six (06) personnes ». Apparemment, ce point fait par l’institution policière ne serait pas exhaustive et donc n’aura pas comblé des attentes puisque deux semaines après ces échauffourées, soit le 14 février, l’Ong Repère et développement durable, spécialisée dans la défense des droits humains dans les Collines, va saisir le Président de la Commission béninoise des droits de l’Homme (Cbdh) d’une lettre. Le Directeur exécutif, Bertin Assogba a écrit noir sur blanc que dans la foulée, son organisation a été sollicitée par le sieur Hervé Kpodékon Azifan (Bénino-Espagnol résident à New-York, aux Etats-Unis) pour l’aider à mener des investigations plus approfondies sur certaines zones d’ombres. L’Ong Rdd n’ayant pas les moyens a dû s’en remettre à son tour à la Cbdh. En effet, à travers les lignes, la lettre évoque : « (i)-la situation de la détention (qu’il a qualifié d’arbitraire) d’environ 63 personnes (44 enfants+01 vieillard et 18 femmes dont une grand-mère) dans l’enceinte du Centre de promotion sociale (Cps) de Savalou sous la garde des forces de sécurité et de défenses ; (ii)- la disparition de plusieurs personnes de leurs familles et d’autres familles suite à un incendie ‘’provoquée’’ par les forces de l’ordre dépêchées sur les lieux par les autorités avec pour ordre d’abattre tout ce qui bouge ». Ensuite on peut lire : «  Nous avons un témoin qui dit être présent quand un tel ordre avait été donné. Selon les informations recueillies, nous avons obtenu la certitude qu’un groupe de femmes et d’enfants et d’un vieillard, (Par exemple la veuve Brigitte Kpodékon, née Azifan), est en résidence surveillée dans l’enceinte du Centre de promotion sociale de Savalou où les autorités locales insinueraient qu’il s’agit d’une prise en charge par des psychologues et assistants sociaux en raison de leur état mental et psychologique suite aux évènements. De source proche du même Centre social, nous avons appris que la Mairie serait en train de préparer la séparation de certains enfants de leurs mères, pour des raisons que nous ignorons. Au sujet des personnes disparues, les renseignements que nous avons pu recueillir de part et d’autre nous permettent de souligner ici que les sieurs 1-Sossou Antoine Kpodékon, 2-Charles Kpodékon, 3- Myriano Kpodékon et bien d’autres auraient été fusillés et leurs corps portés disparus ». Le Directeur exécutif de l’Ong Repère et développement durable ne s’est pas arrêté là. « Les femmes ou les parents des défunts ont dit que ce serait une violation de la part des forces de l’ordre de ne pas leur permettre de récupérer les corps des siens et de faire leur deuil selon leur coutume. Il nous est également parvenu l’information selon laquelle les forces de l’ordre dépêchées dans la ferme où a eu lieu l’incident auraient ouvert le feu sur des civils en fuite et ceci, après avoir mis feu à des cases où se refugiaient des hommes, femmes et enfants. Ensuite, ils auraient creusé une fosse commune où ils ont enterré les corps des tombés et des brûlés dont nous ignorons. La belle preuve selon les villageois est que les soldats ont déplacé un tracteur sur les lieux ce jour-là sans doute pour les besoins de la fosse commune. Ils se seraient servis du même tracteur pour démolir toutes les constructions de la ferme ». Et avant de conclure, Bertin Assogba qui citait son interlocuteur Hervé Kpodékon Azifan, ajoute : «  Une fillette de 13 ans aurait reçu une balle et en était morte deux jours plus tard dans le bras de sa grand-mère en fuite dans les brousses environnantes. Elle se nommerait Victoire Monwè Kpodékon. Son corps est enterré dans la concession familiale à Monkpa ». Ces éléments nouveaux qui viennent comme un complément au récit de la direction générale de la police républicaine ont motivé la descente sur terrain des deux médias, Matin Libre et Crystal News pour constater et croiser des sources.

Le site brûlé, les dégâts encore visibles

A notre descente à Agouégouédji sur le site de l’église  » Azael » à environ 4 km de Monkpa centre (près de 240 km de Cotonou) dans la semaine du 7 au 13 mars 2022, aucune présence humaine dans cette forêt clairsemée d’anacardiers sur plus de dix hectares. C’était le calme plat sur les deux hectares environs  » viabilisés » par l’église. La centaine de fidèles au moins, filles comme garçons, hommes, femmes, vieux et vieilles qui y vivaient au quotidien ont vidé les lieux ; qui atteints mortellement par balles ou par le feu, qui ayant fui et rattrapés ; qui ayant disparu dans la nature. Outre quelques pigeons blancs qui y faisaient leur java dans un roucoulement intermittent à peine audible dans un rayon de 20 mètres, on peut voir sur le site trois motos complètement calcinés, des plastiques, des glacières, des assiettes, des tôles qui ont subi le diktat des flammes. Ce qui servait d’habitats faits en matériaux précaires a été réduit en cendres. Un robinet, un mortier, des meules et quelques mètres de fils électriques tirés pour l’éclairage du site par un générateur ont pu résister aux affres du feu, samedi 29 janvier. Une croix en bois d’un peu plus de 2 mètres, cimentée au sol et portant une représentation en miniature de Jésus-Christ en aluminium n’a non plus été inquiétée sur cette propriété foncière des héritiers Kpodékon qu’on a dit appartenir au géniteur du pasteur, mais que ce dernier squatte.

Le film d’un affrontement qui a tourné à un carnage

Quelques jours avant le samedi noir, un groupe de fidèles à la recherche de feuilles pour faire la tisane, voulait traverser un champ dans lequel il y avait un couple et une jeune fille. Lorsque la dame les aurait aperçus, elle cria aux voleurs et que ce sont des gens qui sont là depuis des années et ne veulent rien faire que de voler leurs récoltes. C’est ainsi qu’ils lui ont rétorqué Madame, nous voulons juste passer, on a touché à rien et tu te mets à alerter. Pendant ce temps, la fille s’est mise à filmer la scène. Là, Gotsi, le fils du pasteur s’y est opposé en lui faisant comprendre qu’il n’est pas mêlé à l’altercation et pourquoi elle doit le filmer. Il a donc saisi le téléphone portable qu’ils ont emporté. Furieuse, et tout en larmes la jeune fille parente d’un haut gradé de la police, ancien patron de l’institution, selon des témoignages, s’est rendue au commissariat se plaindre. Mais avant d’y aller elle les aurait déjà prévenus quant à sa filiation et les risques que courent ses vis-à-vis qui l’auraient brutalisée avec sa grossesse. De sources proches de l’église rejettent cette dernière accusation. Sur place nous n’avons pas pu rencontrer la concernée mais la police confirme avoir reçu une telle plainte. Des convocations auraient été adressées au pasteur qui n’a pas daigné se présenter. Le commissariat de Monkpa a donc décidé de procéder à des interpellations. Très tôt au petit matin du samedi 29 janvier 2022, une équipe était dans la maison familiale dans Monkpa et une autre sur le site. Mais déjà depuis l’entrée du site, il était impossible à l’équipe d’y avoir accès. Des barricades auraient été érigées et à chaque question de la police, un des fidèles qui y étaient postés devait aller faire le point au pasteur, prendre son avis et revenir faire sa volonté. « C’était des ‘’il a dit’’ qui s’enchaînaient. Quand ils vont rendre compte dedans là-bas et reviennent, c’est, il a dit…», a confié une source policière. De fil en aiguille, le portable a été rétrocédé mais sans la carte mémoire qui reste une pièce maîtresse. La tension monte d’un cran, et selon une source qui aurait suivi le témoignage d’un des fidèles, les agents de police ont voulu tirer des coups de feu de sommation mais miraculeusement, ça aurait fait flop. Deux des agents présents ont donc été maitrisés avec leurs armes par les fidèles en furie après ce coup foiré. Le reste n’a eu de choix que de replier. Il fallait donc très vite entrer en négociation pour la libération des deux policiers aux mains des fidèles sur le site. Sous la férule donc des autorités locales, une médiation dont un membre de la famille Kpodékon a été envoyée sur le site. Malheureusement, c’en était déjà fini pour les deux fonctionnaires de police qui étaient des éléments des commissariats de Lahotan et de Logozohè sollicités. Après ce premier forfait, la foule de fidèles, criant victoire s’est ébranlée vers le commissariat de Monkpa situé à environ 3 km du site dans le dessein d’y mettre feu et d’en finir avec les agents. Ils étaient une douzaine environ à faire le déplacement, raconte Génial, un jeune diplômé de Monkpa qui dit avoir vécu cet épisode : « Arrivés sur la voie quittant Lahotan vers Monkpa, quand ils croisent un usager, ils l’arrêtent avec violence et prennent sa moto. Le tricycle qu’ils avaient amené appartient à Ahoga Bernard, le grand producteur de coton de la zone. Il réside à Lahotan. Son enfant était sur le tricycle et ils le lui ont arraché. C’est avec ce moyen qu’ils se sont rendus au commissariat. Arrivés sur le carrefour ici, ils disaient voilà l’arme des policiers, parce qu’ils ont réussi à arracher les armes des policiers depuis leur site là-bas. Moi j’ai vu un fusil dans la main d’un d’entre eux qu’il brandissait en disant  » voilà l’arme des policiers’’ et il montrait sur son habit du sang de policiers qu’ils auraient tués. C’était pour eux un exploit et ils disaient maintenant vous aurez la paix à Monkpa. On va finir avec le commissariat ». Notre interviewé poursuit sa relation des faits : « Et le chef du village Wala dans notre arrondissement Monkpa ici leur disait  » les amis, retournez. N’allez pas au commissariat avec cette tension. Ça ne marche pas ». Ils disent  » Non CV, vous ne connaissez rien’’, qu’eux, en quelques minutes seulement ils vont finir avec le commissariat. C’est comme ça ils se sont dirigés vers le commissariat et une fois au niveau de la forêt sacrée, à une centaine de mètres du commissariat, ils ont commencé par tirer ». Les jeunes assaillants ne se sont pas rendus au commissariat qu’avec des armes : « Au niveau du carrefour, ils ont posé un acte très grave. Il y a une dame qui vend de l’essence. On l’appelle  » Charlô non ». Ils l’ont chassée du point de vente et ils ont pris un bidon de 25 litres, d’autres ont pris les bouteilles de 1litre remplies », confie Génial. Ses propos seront confirmés par la vendeuse d’essence. Dame Sansélia, la vingtaine témoigne : « ce samedi j’étais assise ici et ils sont venus. Ils ont commencé par crier  » Ozaora, ozaora !  ». Ils ont commencé par ramasser mes bouteilles d’essence, casser mon étalage, pris un 25 litres d’essence pour dire qu’ils veulent aller brûler le commissariat. À leur retour, ils criaient et tout le monde a fui. Ils étaient nombreux, y compris des petits. Ils ont gardé un tricycle ». Elle souligne tout de même qu’elle n’a pas été violentée contrairement à certains témoignages. « Ils ne m’ont pas tapé, ils m’ont juste dit de donner les bouteilles d’essence et bidon d’essence », précise-t-elle. De source policière, avant que ce groupe de fidèles n’arrive, le commissariat était déjà en état d’alerte. Quand ils se sont pointés, ils bombaient le torse, et le meneur brandissait un petit bois taillé comme étant leur pouvoir ou puissance. Ils ne peuvent donc être atteints. Quelques instants après ce spectacle, notre source policière raconte qu’ils ont ouvert le feu à l’arme artisanale pour pouvoir s’avancer et atteindre leur but. Se sentant attaquer, et en légitime défense, la police riposte à balles réelles. Le sieur Alain Kpodékon, le chef de file du mouvement, atteint mortellement à la cuisse, tomba. Ses compères coreligionnaires détalent mais en le trainant sur une bonne distance. Ils ont dû l’abandonner non loin du commissariat. A leur tour de replier en catastrophe, certains vers la base ; c’est-à-dire sur le site pour informer ceux qui sont restés sur place de leur mésaventure ; d’autres ont dû se volatiliser dans la nature. Sêfodji Ferdinand Aitchéou est Roi de Monkpa : « En tant que Roi de Monkpa je peux vous dire ce que j’ai entendu mais je ne suis pas témoin des faits. Vous voyez, ma maison est clôturée, les gens n’y entrent pas comme ça. Ce jour-là, j’entendais du bruit et je suis venu au seuil de la porte du salon, les enfants eux étaient allés au portail. J’entendais de loin en  langue mahi :  » Je vous en prie n’y allez pas, rebroussez chemin » et le bruit montait :  » Non, nous irons casser le commissariat. On va brûler le commissariat, personne ne peut nous atteindre… Puis après, j’ai entendu  » ka! ka ! ka ! Ka ! » (des tirs, ndlr), et je me suis dit allez casser maintenant le commissariat on va voir ; puisque moi je suis un ancien militaire… Ils ont fui par un terrain derrière moi ici, d’autres sont allés sur la colline. C’est ce que j’ai appris ». La foule s’est donc dispersée abandonnant fusil et une arme des policiers tués. Entre temps, il y a eu un renfort de la Compagnie républicaine de sécurité (Crs) venue de communes environnantes. L’information de la mort tragique des deux fonctionnaires de police maîtrisés sur le site étant parvenue au commissariat à la suite de la médiation qui est allée négocier après coup, la police se lança dans la recherche puis la récupération des corps quand elle vit les deux soldats sans souffle de vie trainés et laissés à proximité du site, une arme à côté. Cette fois-ci, ce fut une descente musclée de deux équipes de la police pour quadriller le site. Une grenade a été lancée dans un premier temps, mais elle sera aussitôt retournée à la police, a-t-on appris de source policière. Dans sa progression, la police fera usage de balles réelles avec des « mains en l’air ! Mains en l’air ! » comme injonction… Pendant ce temps, des réservoirs de motos garées sur le site et appartenant à des fidèles ont été perforés par des balles. Ce qui va déclencher un incendie qui va embraser le site. C’était du sauve-qui peut. Certains fidèles y ont malheureusement laissés leur peau.

Le lourd et macabre bilan

On compte jusqu’à 10 morts sur le terrain et 5 agents de police blessés. Dans les détails, en dehors des deux fonctionnaires de police froidement tués, il y a eu le corps du sieur Alain Kpodékon tombé sous les balles au commissariat, puis 5 autres fidèles sur le site dont 4 ont brûlés. Quelques deux jours après, alors qu’il y avait eu des déplacés, 60 femmes et enfants et deux vieillards, la police a enregistré dans leur rang un nouveau corps ; celui de Victoire Kpodékon, environ 12 ans, fille du pasteur. Elle avait reçu mortellement, ce samedi, une balle à la poitrine depuis leur lieu de retranchement pendant qu’elle devait aller momentanément faire ses besoins. Son corps a été gardé et une fois que les 63 déplacés furent ramenés de la brousse et conduits après au commissariat de Monkpa sous la houlette des autorités locales notamment du maire de Savalou, le corps inanimé de Victoire a été remis à la famille Kpodékon pour son inhumation. Toujours dans le lot des déplacés, une dame allaitante va également perdre après son bébé d’environ 5 mois puisque dans leur refuge sur les deux voire  trois jours, elle n’avait pas quoi manger et bien prendre soin de l’enfant. Certaines langues sur place affirment qu’il n’est pas exclu que ce bilan s’alourdisse et qu’il serait souhaitable d’attendre le retour des chasseurs à la chasse et des paysans dans leurs champs dans les périphéries du site de l’église Asaël pour voir si éventuellement d’autres corps à l’instar de celui de la jeune Victoire Kpodékon ne seront pas découverts.

 26 personnes interpellées

Il faut souligner que d’autres fidèles suite au drame, ont fui. Mais certains parmi eux dont le pasteur fondateur (Photo) ont été rattrapés. 21 personnes, fidèles et complices supposés ont donc été interpellées. Mais déjà tôt dans la matinée du samedi avant que les affrontements ne tournent au drame, la police avait déjà  mis la main sur 5 personnes proches du pasteur dans la maison familiale sise à Monkpa. Les 26 interpellés au total ont été présentés 7 jours après l’événement malheureux, soit le vendredi d’après, à la Criet via la police judiciaire à Agblangandan dans la commune de Sèmè-Kpodji. Pour certains d’entre eux, ce sont 7 jours de pérégrination et de calvaire sur fond de menaces et sans manger, par endroits, en garde à vue. Après audition, la Cour spéciale de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet) a prononcé la relaxe pure et simple de 6 personnes dont les 5 arrêtées au domicile familiale des Kpodékon à Monkpa et 1 passager interpellé à bord d’un taxi dans la partie septentrionale du pays et assimilé à un fidèle de l’église. Selon notre source, les 20 personnes restantes (y compris le pasteur) dont une ex-femme du pasteur et la grande sœur de celle-ci qui ont hébergé des enfants fugitifs du pasteur à Cotonou, ont été placées en détention provisoire à la prison civile de Porto-Novo (pour les femmes) et à Missérété (pour les hommes). Quatre autres présumés complices  d’un mécanicien fidèle de l’Eglise, aidé dans sa fuite pour Cotonou, et qui font partie des 20 ont subi le même sort que l’ex-femme du pasteur qui lui a fait d’enfants, ainsi que sa sœur.

Les 02 policiers inhumés après un hommage

Pendant que nous étions encore sur le terrain à Monkpa, nous avons été informés que les deux policiers froidement tués par les fidèles de l’église Asaël vont être conduits à leur dernière demeure samedi 5 mars 2022. En prélude à leur inhumation, un hommage mérité leur a même été rendu la veille à  la direction générale de la police républicaine à Cotonou.

Il faut souligner que contrairement aux rumeurs, le commissaire au poste à Monkpa jusqu’au samedi 29 janvier, n’est pas parmi les deux fonctionnaires de police décédés. Mais selon les informations glanées, il a été muté quelques jours après le drame. Le directeur départemental de la police ainsi que son adjoint ont été également remplacés.

Une affaire de fosse commune crée la polémique

Outre les corps des deux fonctionnaires de police, du bébé de 5 mois puis de Victoire Kpondékon (remis à sa famille), les six autres restants dont les brûlés sur le site et Alain Kpodékon ont été enterrés dans une fosse commune par la police qui a dressé à cet effet un procès-verbal, selon nos informations. Mais cet acte suscite des remous dans l’opinion et au sein de la famille Kpodékon en particulier. Romaric Hèkponhoué, 18 ans, élève en classe de Seconde est fils de feu Alain Kpodékon. Jusqu’à notre descente à Monkpa, il ne sait pas où se trouve la dépouille de son géniteur : « J’allais aussi sur le site parce que c’est mon oncle, le pasteur, qui avait sauvé ma petite soeur. Et c’est la raison qui a poussé mon père à être un fidèle de cette église. A cause des études, moi je n’étais plus régulier là-bas sur le site. Donc j’ai laissé l’église et je suis à côté de mon grand-père. Quand les échauffourées ont commencé, j’ai appelé papa. On m’a dit que papa a été tué. Il ne reste que maman. Où se trouve-t-elle? On ne savait pas. J’ai donc demandé à mes oncles de m’aider à retrouver maman. On était donc parti à Lahotan parce qu’il était dit que la majorité de ceux qui ont fui ont pris cette voie. Effectivement elle était là-bas et la police est allée les chercher après. Ce samedi matin je quittais Gobada parce que j’appartiens à un groupe de danse traditionnelle qui était allé prester. Donc de retour sur la voie, on m’a annoncé que mon père faisait partie de ceux qui étaient à bord du tricycle pour aller attaquer le commissariat. Je ne sais pas s’il est enterré ou encore à la morgue. C’est l’État qui doit nous situer ». Bertin Assogba, Directeur Exécutif de l’Ong Repère et développement durable s’indigne face à ces propos du jeune orphelin. «  Nous ne sommes pas dans un pays en guerre. On ne peut pas me dire que la terre manque au Bénin. Ceux qui sont décédés, on ne peut pas dire qu’on ne peut pas identifier leurs parents. Il suffit de demander au pasteur responsable de l’Eglise de donner plus ou moins l’identité ou le lieu de provenance de tous ses fidèles, je crois qu’on pouvait faire ce travail.  J’aurais bien voulu qu’on clarifie cette situation. C’est contre nos pratiques, nos us et coutumes. Les parents auraient bien voulu faire leur deuil. J’en ai écoutés. Par exemple un enfant qui a perdu son papa dedans. C’est un jeune, il est élève. Si celui-là a envie demain d’aller se recueillir sur la tombe de son père, il ira où ? Certains ne savent même pas que réellement ces corps ont été déjà inhumés. Ils veulent bien qu’on puisse leur remettre leur corps ». Depuis les Etats-Unis, Hervé Kpodékon Azinfan, frère du pasteur Mesmin Kpodékon déclare quant à lui : « Moi, je ne veux rien couvrir qui soit sale dans ce dossier. Mais je ne vais pas non plus tolérer des abus commis sur des civils ». Il dénonce par ailleurs cette option de fosse commune faite par l’Etat. Il faut dire que la fosse commune en question a été creusée au cimetière communal de Savalou, dans le village Zounzonkanmè, à côté de la prison civile.

63 fidèles (femmes et enfants) en  » résidence surveillée » : leur sort…

 Eux, ce sont les premiers fidèles qui ont fui du site pour se réfugier dans la brousse, à des centaines de mètres, dès la première intervention de la police dans la matinée du samedi 29 janvier 2022. Dêlidji Houindo, maire de la commune de Savalou nous en dit plus sur ces personnes : « Nous avons pu avec, l’appui de la police, récupérer 63 victimes ; des personnes vulnérables qu’on a pu retrouver dans la brousse et ramenées au commissariat. Il s’agit des enfants, des femmes fidèles de la religion. Des enfants et des femmes dont les maris, les papas ont été très violents avec les agents de la police. Après l’événement, ils ont pris fuite, d’autres ont été rattrapés dans leur fuite. Actuellement ils sont à la prison civile de Missérété ; d’autres ont connu la mort soit pour avoir reçu des balles, soit pour avoir été calcinés dans l’incendie qui a eu lieu le jour de l’affrontement. Ces enfants, ces femmes que nous qualifions de personnes vulnérables, que nous avons ramenés à la maison sont aujourd’hui gardés dans un centre à Savalou ici. Nous les avons récupérées depuis le 30 ou 31 janvier, et le 2 février ils ont rejoint le centre d’accueil que nous avons créé pour la circonstance ». L’autorité communale se fera plus claire : « Les enfants qui sont là ne savent dans quelle vie se trouve leur papa, les femmes qui sont là également ne savent dans quelle vie se trouvent leur mari. Ces enfants, ces femmes parce que faibles, ne pouvant pas affronter la police, ils sont allés se cacher quelque part. C’est ainsi qu’après l’événement nous avons appris qu’il y a un groupe de fidèles composés d’enfants et de femmes cachés dans la brousse quelque part et nous sommes allés les chercher ». Suivant les statistiques avancées par le maire Dêlidji Houindo, au nombre de ces 63 rescapés, il y a 44 enfants, 17 femmes qui ont déjà d’enfants, qui un enfant, qui deux enfants,… deux vieillards dont un vieux de 90 ans et une vieille de 65 ans. « Dans le rang des 44 enfants, il y a plus de filles que de garçons. On peut compter une dizaine de garçons, de petits garçons de 1 an, 2 ans jusqu’à 10 ans, le reste c’est des filles », précise la première autorité de la commune de Savalou. Dame Tatiana, 38 ans, mère de 7 enfants, fait partie de cette cohorte. Ne sachant pas dans quel monde se trouve son époux Sossou Antoine Kpodékon, lui aussi fidèle de l’église, nous raconte néanmoins les circonstances de leur départ du site avant que les choses ne tournent au vinaigre : « Nous rendons grâce à Dieu et saluons également toutes les autorités notamment le préfet et le maire pour tout ce qu’ils ont fait pour qu’on soit ici aujourd’hui. Pour revenir sur les faits, il faut dire que tout a commencé un matin très tôt. Nous n’étions même pas encore réveillés sur le site quand nous avons commencé à entendre des détonations de grenade et des crépitements d’armes. Moi qui vous parle, j’ai sept enfants dont les derniers sont des jumeaux qui sont encore bébés. Je les ai donc saisis et me suis mise à fuir loin dans la brousse. Pendant ce temps, les autres enfants dormaient. Je suis revenue pour les traîner avec moi. Toutes les femmes que vous voyez ici avaient pris leurs jambes au cou et nous nous sommes réfugiées dans la brousse. De loin, nous apercevions le feu et la fumée provenant du site.  Après nous avons appris la mort de deux policiers et de certains fidèles. Très touchées, nous avons commencé à pleurer, ajouté aux pleurs de nos enfants qui, comme nous, n’avaient rien mangé ». Prise séparément, Charlotte Kpodékon, jeune sœur du pasteur, fera un récit presque identique : « ce jour-là on ne s’est même pas encore levé quand le bruit est venu autour de 5h ou 6h. Le bruit persistant, nous les femmes, nous nous sommes soudainement levées et avons commencé à traîner les enfants dans les plantations. J’ai quatre enfants qui étaient en plein sommeil mais que j’ai dû traîner dans la brousse pour fuir. Avec les deux personnes du troisième âge, une vieille et un vieillard, et le reste des femmes et des enfants, nous nous sommes éloignés, regroupés en un lieu fixe dans la brousse. La vieille ayant des difficultés à marcher, nous l’avions aidée en la portant au dos sur de petites distances tout en évoluant. Nous  sommes restées auprès d’elle ne pouvant l’abandonner seule dans la brousse.  De loin nous voyions la fumée qui se dégageait du site et on se demandait s’il fallait encore nous déplacer et  aller plus loin. Dieu merci, les balles de ne sont pas venus vers nous. Mais il y a une de nos filles qui était avec nous et est allée entre-temps aux toilettes puis a reçu une balle à la poitrine et en est morte. Dans sa recherche nous avons vu son corps inanimé que nous avons déplacé vers nous et nous l’avons couvert de pagne ». Environ 72 heures avec le corps, et sans manger ni boire. Dame Charlotte Kpodékon raconte : « Nous avons fait trois jours dans la brousse avant que la police en collaboration avec le maire ne vienne nous chercher pour le commissariat de Monkpa. Nous y avons fait deux jours, dans la cour ». Avant leur embarquement pour le centre d’accueil de Savalou sur décision collégiale préfet des Collines- procureur du Tribunal de première instance de Savalou et maire, les conditions au commissariat étaient moins difficiles qu’en brousse, selon Charlotte Kpodékon : « le commissaire a informé nos parents et certains ont pu apporter de l’akassa et de la bouillie, que nous avons pris avec les enfants. Le soir et le lendemain, nous avons aussi mangé ». Toutefois, le maire de Savalou clarifie comment la décision d’héberger les 63 survivants dans ledit centre situé à proximité de sa résidence au centre-ville est intervenue : « les circonstances dans lesquelles l’événement s’est produit et leur mode de vie, il est un peu difficile de les envoyer dans la population pour éviter d’autres crimes qui pourraient être commis soit sur eux ou par eux (..). Pour les mesures d’enquête, on ne pouvait pas les libérer pour aller dans leurs familles. Pour les mesures de sécurité également on ne pouvait pas les libérer. Qu’allons-nous faire ? Autorité communale que je suis, le préfet autorité départementale, le procureur autorité judiciaire, nous nous sommes retrouvés, et courageusement j’ai fait la proposition qu’on peut les héberger à Savalou et que je vais me mettre à l’œuvre, trouver un centre pour qu’on puisse les y convoyer ». Mais concrètement, que vont faire ces personnes dans un tel centre ? Le Directeur Exécutif de l’Ong Repère et développement durable, Bertin Assogba, est préoccupé : « depuis qu’ils sont là, combien de fois les psychologues leur ont réellement rendu visite. Combien de psychologues ont eu des entretiens avec eux pour qu’on puisse mesurer les hypothèses diagnostics ? Est-ce que c’est le meilleur lieu? Est-ce qu’ils sont en détention ? Il faut qu’on clarifie. S’ils sont en détention, qu’on le dise aux parents. S’ils ne sont pas en détention qu’on puisse très tôt les réintégrer parce que le meilleur lieu de traitement pour une prise en charge psychologique normal de ces personnes, ce n’est pas en dehors de leur famille. Et il faut dans la mesure du possible les accompagner pour qu’ils puissent réintégrer leur maison et leur famille pour qu’ils reprennent leurs activités normalement ». A chacun de ses points soulevés, l’autorité communale a répondu. Dêlidji Houindo : « nous avons décidé de les garder d’abord pour préparer leur insertion, préparer les familles dans lesquelles ils ont quitté et dans lesquelles ils doivent repartir. Tout le monde sait que quand une religion naît avec la fougue qui nous habite, on quitte la famille soit par arrogance, soit par désobéissance et tout ce qui suit. Donc aujourd’hui, retourner dans ces familles, c’est difficile pour nous eux. C’est difficile également pour les familles de les accepter. Le premier travail que nous sommes en train de faire, c’est d’amener les familles à les reconnaître, à les accepter pour qu’ils retournent à la maison dans leurs familles respectives, et aussi amener ceux-ci, ces femmes et enfants, à accepter aller en famille.

L’autre chose, faire un travail psychologique pour les amener à changer de mode de vie spirituelle pour qu’ils puissent se vider, vider de leurs têtes la vie spirituelle qu’ils menaient dans leur campement là-bas, à la réalité qui s’oppose à eux. Il y a 44 enfants qui en âge d’aller à l’école, qui doivent apprendre un métier, nous sommes également en train de faire ce travail pour que les enfants qui peuvent. Ils sont pleins-là qui n’ont jamais mis pied à l’école quand bien même ils ont l’âge d’aller à l’école. Donc, que ces enfants, nous puissions les inscrire à l’école. Les filles, les garçons qui ont déjà dépassé l’âge d’aller à l’école, qu’on puisse les inscrire dans les ateliers de métiers pour qu’ils apprennent quelque chose. C’est ce travail que nous sommes en train de faire. Les mamans qui aujourd’hui sont veuves, il y en a même qui sont enceintes, mais qui ne savent pas où se trouve leur mari. Il faut qu’on prépare leur insertion professionnelle et sociale. C’est faire en sorte qu’elles puissent avoir le minimum de moyens pour qu’une fois rentrée chez elle elles puissent commencer par exercer un métier, le petit commerce pour subvenir aux besoins de ces enfants et d’elles-mêmes ». En terme de chronogramme ou de date précise, voici la réponse du maire : « Depuis qu’ils sont là, personne n’a été libéré. Nous sommes en train de projeter une libération officielle où chacun pourra rentrer chez lui, les bras bien chargés, un peu de vivres, un peu de fournitures pour les enfants, un peu de moyens financiers pour pouvoir entreprendre des activités génératrices de revenus une fois rentrés chez eux. On ne saurait dire tout de suite quand il faut les libérer. C’est le procureur qui aura le dernier mot et nous le dira ». Certes, le procureur a le dernier mot.  Mais le maire, conscient de la pression ne restera pas les bras croisés. « Il y a des parents qui sont même venus demander qu’on leur mette à disposition leur personne. Mais étant dans la logique de faire les choses d’ensemble, on n’a pas voulu libérer certains et garder d’autres. Toujours est-il qu’ils sont tous bien gardés. Ils ne se plaignent pas. Tout ce qu’ils attendent, que toutes les conditions que nous envisageons réunir le soient et que nous organisons leur remise en famille. Et la remise en famille ne doit plus tarder. Je vais rentrer en négociation avec le procureur, le préfet, parallélisme des formes oblige. C’était de manière collégiale que nous avons pris la décision de les emmener, il faut que de manière collégiale aussi qu’on se retrouve et évaluer leur état actuel, le niveau de sensibilisation dans la société, apprécier l’accueil qui leur sera réservé une fois rentrés dans la société ou dans la communauté et puis nous allons décider de les libérer. Sous peu, cette assise entre ces différentes têtes de pont sera faite et nous allons décider de leur libération », déclare Dêlidji Houindo. En attendant, la prise en charge de 63 pensionnaires se poursuit. Le maire va dans les détails : « Depuis plus d’un mois que nous les avons gardés là, il fallait assurer leur alimentation. Ça a pesé un peu sur nous mais par la grâce des choses, nous avons reçu des dons des bonnes volontés. Ce qui nous a permis d’alléger un peu la charge alimentaire. Aujourd’hui jeudi 3 mars, nous avons reçu Plan Benin qui nous a fait don de sacs de maïs, sacs de riz, sacs de sucre, de gari, cartons de pains de savons, des fournitures scolaires pour les enfants même le tissu kaki qu’on a amené à ces enfants pour qu’ils puissent reprendre les cours. Plan Bénin est en quatrième position parmi les donateurs. Le tout premier c’est l’association Action Solidarité Partage-Asp- de Clovis Agossou. Cette association était ici le 12 février et nous a fait don de quelques sacs de haricots, du riz, de maïs, d’igname, un peu de tout et une enveloppe financière de 200 mille. Juste après ça, il y a l’église baptiste  » la paix de Dieu » qui est à Tchetti qui nous a fait également don d’un sac de maïs et une enveloppe financière de 50 mille. Il y a l’association des enfants Mahi du Bénin conduite par Juliette Gbaguidi qui nous a fait également don de vivres, de pagnes avec une enveloppe financière de 100.000 ». Et qu’en est-il du volet psychologique ? Sur ce point précis, il a fait savoir : « Je disais tantôt que nous devons faire un travail de lavage psychologique. Et pour ça, l’université d’Abomey-Calavi s’en est mêlée. Ils ont envoyé deux fois de suite des délégations. Une première délégation pour venir faire le constat et voir dans quelle mesure on peut les prendre en charge psychologiquement. Cette première délégation c’était le professeur Dodji Amouzouvi qui l’a conduite. Ils sont venus s’entretenir avec les femmes pour voir le côté social. Est-ce que c’est des gens vraiment violents tel qu’on le pense ? Après, il y a une autre équipe qui est revenue, toujours de l’université dont fait partie le professeur Dodji mais cette fois ci l’équipe est conduite par le président des psychologues le professeur Mehinto. Ils ont passé trois à quatre jours avec nous ici. Et ils ont interviewé chacun d’eux. Ça a permis un peu de mesurer le niveau psychologique, quelle animation il faut leur faire. Aujourd’hui, vous allez là c’est déjà la joie, ils se sentent dans un autre monde ». Ensuite, l’autorité communale décrit les conditions dans lesquelles ce groupe de fidèles vit : « Ils ne sont pas en prison, on peut peut-être parler de résidence surveillée pour leur sécurité parce que là où vous les voyez la, il y a des agents de sécurité qui restent avec eux 24h sur 24. On ne les empêche pas de sortir. Ils viennent jusqu’ici (dans les parages de la résidence du maire ndlr) chercher du bois et d’eau s’il y a coupure. Donc on peut dire résidence surveillée avec plus de liberté. C’est pour empêcher que des personnes mal intentionnées qui ont un mal compris comment l’événement s’est passé ne viennent leur faire du mal. Les premiers jours qu’on les emmenait là, on a tout entendu. Mais comment des gens qui ont tué des policiers on peut les garder. Il faut finir avec ces personnes-là, il faut les exterminer, on doit les brûler, on doit les tuer. On a tout entendu. Mais est-ce que ces petits enfants d’un an, deux ans jusqu’à 10 ans, des petites filles peuvent brutaliser la police ? Ces femmes, quelle force elles ont pour brutaliser un agent de police ? C’est vrai c’est leur papa, c’est leur  mari qui ont créé le drame mais ce n’est pas pour autant qu’il faut leur faire payer pour ce que leurs papas ont fait ». Et le maire poursuit : « Le centre d’accueil est en fait un centre que nous avons réquisitionné pour la circonstance sinon le centre était construit par Plan Bénin, mis à la disposition de la mairie. Mais ce n’était pas pour accueillir des enfants. C’est un truc sanitaire pour apprendre à la population à adopter les bonnes pratiques d’hygiène. Vous allez là nous avons des toilettes, des douches, des cabines d’urinoir, des boutiques pour vendre. Donc rien que du matériel d’hygiène et d’assainissement…. Encore que c’est bien clôturé, il fallait les mettre en sécurité. On a jugé que ce centre pourra faire l’affaire », L’autre préoccupation qui était au cœur de notre entretien avec la première autorité de la cité des Soha, c’est la cuisine. Qui leur prépare les repas ? Dêlidji Houindo répond : « au départ nous avons pris des femmes qui leur faisaient à manger. Avec le temps, elles se sont habituées. On les a mis en confiance parce qu’au départ on s’inquiétait ou craignait qu’ils s’évadent. Maintenant nous avons réussi à créer cette ambiance de confiance entre fidèles eux et nous.  Le foyer n’est pas dans l’enclos. Ils ont cette opportunité d’aller faire la cuisine et de retourner encore dans leur clôture.

C’est cuisine commune. Si deux femmes préparent aujourd’hui, demain c’est deux autres qui préparent pour tout le groupe, tous les enfants et les femmes qui sont là ». Jusque-là, le maire n’a pas parlé du Centre de promotion sociale qui n’est pourtant pas loin du centre qui abrite les 63 pensionnaires. Dans le cas d’espèce, le Cps n’est-il pas impliqué ?  Le maire Dêlidji Houindo a été on ne peut plus clair : «  Le Centre de promotion sociale fait partie de la plateforme communale de gestion des risques et catastrophes. Quand la plateforme a été activée, nous avons créé en son sein quatre thématiques que nous appelons des clusters. Il y a cluster sécurité dirigé par les agents de sécurité, police, militaires, sapeurs-pompiers. Il y a le cluster éducation dirigé par le chef région pédagogique et quelques directeurs exécutifs d’Ong. Il y a la plateforme santé dirigée par le médecin chef, l’hôpital en plus de quelques Ong. La plateforme logistique et action sociale dirigée par le chef centre promotion sociale. Ce cluster s’occupe de la centralisation de tout ce qu’on envoie comme don. Ça c’est l’aspect logistique. L’aspect social, ce cluster dirigé par le centre de promotion sociale envoie une animatrice tous les soirs, qui vient faire une animation avec les enfants qui sont là en guise d’éveil. Le CPS a également centralisé tous les besoins qui ont été identifiés en ces personnes et a pu les envoyer à son ministère de tutelle qui est le ministère des affaires sociales. C’est vrai que jusqu’à présent nous n’avons pas encore reçu un appui du ministère mais ils ont quand même été informés qu’il y a une situation du genre que nous gérons ici et que nous avons besoin d’une assistance ».

Des doléances des pensionnaires du centre

 Un tour, samedi, au centre d’accueil à la suite de notre entretien avec le maire, et nous avons pu constater de visu la présence effective des 63 fidèles pensionnaires. Toutes celles approchées au hasard et le nonagénaire de la cohorte étaient contents de la prise en charge. Ils ont d’ailleurs exprimé leur gratitude aux différentes autorités et bonnes volontés pour la sollicitude. Cependant, à notre question de savoir s’il n’est préférable pour eux de rester aussi longtemps dans ce centre puisque les conditions semblent visiblement réunies, le ton a changé chez tous.  « Il n’y a meilleur lieu d’accueil que chez soi. Nous sommes partis de quelque part avant d’aller sur le site pour diverses raisons.A partir du moment tout est parti en fumée et l’église n’existe plus, nous n’y pensons plus. Les habits que vous voyez sur nous, ce sont les donations de bonnes volontés sinon qu’on avait qu’un seul habit qu’on a porté sur plusieurs jours. Si l’État peut nous aider comme cela a été dit, pour qu’on sorte d’ici pour rejoindre nos familles et pour que les enfants qui n’ont pas encore un âge avancé puissent aller à l’école, les grands enfants puissent apprendre un métier et nous leurs mamans nous puissions démarrer des activités génératrices de revenus parce que même quand on était sur le site de l’église, ce n’est pas qu’on restait sans rien faire. Nous avons de petits jobs que nous faisons… Parmi nous il y a des couturières, coiffeuses… Et le jour des marchés nous allons faire des ravitaillements selon les besoins », implore Charlotte Kpodékon. Pouffant de rire, Dame Tatiana se lâche : « le dernier mot revient aux autorités, nous n’avons aucune force ». Et de poursuivre : « Depuis que nous sommes ici, on s’occupe très bien de nous. Nous mangeons matin, midi, soir, en plus le maire veille au grain (…)

Nous ne savons pas si nos parents vont nous accepter et de quel oeil vont-ils nous regarder dans nos familles respectives mais ils viennent quand même ici nous voir. On le leur permet. Mais pour des raisons sécuritaires, s’ils nous apportent à manger les consignes sont claires nous ne mangeons pas ». Benoît Dossou, le plus âgé du groupe, qui dit avoir fermé 90 voire 100 ans se confie à son tour : « Sur le site là-bas nous faisons de petites activités. Ici, au centre, le maire et le préfet font beaucoup pour nous et ils ont promis qu’on aura un accompagnement pour notre réinsertion. Nous y tenons et pour cela, nous supplions les autorités pour que cela se traduise en acte. Nos parents, nos familles sont prêtes à nous accueillir puisqu’ils viennent nous voir ici. Pour preuve, ce billet de 5000 F, ce sont des membres de ma famille qui me l’ont envoyé pour que je puisse manger et ils m’ont dit de leur faire part éventuellement de mes besoins. Mais là où nous sommes, on prend bien de nous ». Romaric Hèkponhoué qui a perdu son géniteur Alain Kpodékon dans ce drame. Il nous a narré, avec beaucoup d’émotion, comment il a été bouleversé le week-end du 29 jusqu’au 31 janvier 2021 par cette triste nouvelle. En effet, alors qu’il avait évaluation (devoirs surveillés) le lundi d’après les évènements. Il dit n’avoir pas pu profiter du week-end pour réviser ses cours : « Je suis obligé de sauter les compositions de ce lundi. Je sais ce qu’on m’a fait pour que je puisse rattraper les devoirs ». Pour un jeune de son âge, c’est douloureux ce qu’il subit. Il pense que ça maman hors de ce centre d’accueil lui serait d’un grand soutien moral : « Orphelin de père, je suis triste et j’aimerais qu’on libère mes petites sœurs, mon frère et ma mère pour que je les vois eux autres au moins parce que pour papa, c’est passé. On ne peut plus réveiller quelqu’un qui est mort. C’est le mot de courage que je me donne ». Avant que nous ne partions du centre, les pensionnaires nous confiaient que la veille, quand il y a eu pluie, certaines d’entre elles étaient contraintes de rester debout dans la nuit sous les hangars en tôle dont la face est à moitié couverte de natte, et qui leur servent de dortoir.

La famille Kpodékon paie un lourd tribut

Dans cet événement malheureux, le constat fait sur place est que la famille Kpodékon de Monkpa a été lourdement atteinte même s’il faut respecter et s’incliner devant la mémoire de toutes les autres personnes qui sont passées de vie à trépas, et compatir aux douleurs de leurs familles respectives.  Le pasteur Mesmin Kpodékon ainsi que certains de ses fils et frères sont en prison quand bien même d’autres ont été relâchés. Sa fille Victoire a été tuée, Alain Kpodékon aussi. Leur maman, veuve Brigitte Kpodékon née Azifan, grabataire, se trouve gardée au centre d’accueil avec bien d’autres de la famille à l’instar de Charlotte Kpodékon, la sœur du pasteur, et Dame Tatiana qui ne sait jusqu’à présent où se trouve son mari Sossou Antoine Kpodékon. Comme d’autres membres de la famille dont on n’a pas encore des nouvelles, est-il en cavale ou parmi les morts enterrés dans la fosse commune qu’on n’a pas pu tous identifier ? Difficile d’être péremptoire.

La vie a repris à Monkpa mais…

Cinq semaines après le drame de Monkpa qui a fait 2 morts du côté des policiers et 8 chez les civils notamment des fidèles de l’église Azael, la vie a repris contrairement à la psychose des premiers jours post affrontements. Le Marché, les écoles, les kiosques, les bars et autres ateliers s’animent normalement. Même dans les rues et ruelles de cet arrondissement de la commune de Savalou, ça circule. « Après les évènements, nous avons senti dans le village que tout est calme et tout le monde est content », apprécie Nestor Aitchéou, un jeune natif de Monkpa. « Nous respirons très bien. Le calme est revenu, mais il y a eu la peur. Pendant plus d’une semaine, les gens ne vont plus au champ puisque les fidèles se sont éparpillés un peu partout en fuyant. On les a cherchés, il y a eu près de trois camions militaires chargés. Ils ont fait au moins une semaine ici », décrit le Roi de Monkpa. Génial, un jeune habitant de l’arrondissement exulte: « Vous voyez le marché est  bien rempli aujourd’hui. Le jour où l’événement s’était passé, ce samedi, deux jours après c’était le jour de notre marché mais personne n’y était ». Il renchérit en appréciant l’ambiance qui prévaut: « Aujourd’hui tout le monde est à l’aise ». Maintenant que les choses reviennent à la normale, que souhaite la population ? Elle est-elle prête à bien accueillir et à cohabiter avec les frères et sœurs de l’église s’ils reviennent ?      « Nous sommes d’accord que ce groupe d’individus quitte Monkpa pour que Monkpa soit en paix », répond Génial. Nestor Aitchéou, lui, s’est voulu flexible « Je souhaite qu’il n’y ait plus ces genres de choses dans Monkpa, cette religion surtout parce que c’est la religion qui a créé tout ce qui s’est passé. Nous voulons que les 63 qui ont fui et qui sont gardés à Savalou reviennent rester avec nous. Il n’y a pas d’inquiétude. Nous allons les accueillir correctement comme on est des frères et sœurs. Qu’ils reviennent en paix et c’est fini ». Dame Sansélia, va tenir presque le même discours : « Ils n’ont pas un bon comportement. Les femmes, on peut les laisser et elles vont rester dans le village mais on va leur dire de laisser leurs mauvais comportements. Les garçons, pas du tout, on ne veut plus d’eux bien qu’ils soient nos frères et nos pères ». Ces propos non exhaustifs ne sont peut-être pas représentatifs de ce pense la population de Savalou en général et de Monkpa en particulier de la situation. Mais il n’en demeure pas moins qu’il faut les prendre au sérieux. Ne dit-on pas que les petits ruisseaux font les grandes rivières ? Il va falloir travailler à pacifier davantage Monkpa, établir un climat de confiance entre frères et sœurs d’une part et entre la police et la population, d’autre part, pour un meilleur vivre ensemble. Le calme qui règne aujourd’hui à Monkpa et environs pourrait être apparent, précaire ou tout simplement la poudre de perlimpinpin. De quoi donner raison peut-être au maire Dêlidji Houindo, originaire de Monkpa, qui pense qu’il faut cette compréhension mutuelle avant toute libération et réintégration des rescapés de cet affrontement sanglant e mortel dans leurs familles respectives et par ricochet dans la société. C’est une évidence puisque nous avons été informé qu’il y a quelques jours seulement, la femme d’un des frères du pasteur a été empêchée de prendre de l’eau dans Monkpa parce qu’on estime que « c’est eux qui ont amené bagarre dans Monkpa ». Elle serait retournée bredouille avec sa bassine. Il faudra œuvrer à décourager cette forme stigmatisation et d’intimidation.

 NB : Retrouvez la deuxième et dernière partie de cette enquête dans notre prochaine parution. Elle sera consacrée à l’église  »Azael » même et son pasteur fondateur. Nous parlerons aussi du réveil des autorités aux niveaux départemental et communal, qui ont tiré leçon de ce drame en prenant des mesures dans le but de prévenir des événements malheureux du genre.

 

Jacques BOCO

Société – Matin Libre

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