Le galvaudage du Marxisme Leninisme au Bénin

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Introduction
En mettant de l’ordre dans mes archives à Abomey, je suis tombé sur une pépite ! Il s’agit d’un article du Professeur Paulin HOUNTONDJI intitulé ‘’ La démocratie aujourd’hui” que lui-même présente comme un aide-mémoire qui annonce un texte définitif qui ‘’ sera disponible après le colloque” !
De quel colloque s’agit-il ? Probablement le colloque organisé par le Syndicat National de l’Enseignement Supérieur sur le thème : Le Défi Démocratique, tenu au début de l’ère du Renouveau Démocratique, en 1990 ou en 1991.

Que nous dit le Professeur HOUNTONDJI ?
I. Résumé de l’article du Professeur

Le Professeur écrit que ‘’ La démocratie ne va pas de soi ‘’. C’est-à-dire que le Gouvernement du Peuple, par le peuple et pour le Peuple, ne va pas de soi.
La démocratie est l’objet de critique de ‘’ gauche” comme de ‘’ droite” mais, poursuit le professeur, je le cite : « au-delà de la critique théorique, qu’elle soit de ‘’ droite” ou de ‘’gauche” (et toutes réserves faites sur le sens que peuvent avoir aujourd’hui ces notions, peut-être un peu trop commodes, et d’une fausse simplicité, de ‘’gauche” et de ‘’droite”), les expériences historiques qui n’ont cessé de se précipiter ces derniers mois dans les pays de l’Est et dans quelques pays du Tiers Monde, dont le Bénin, ont brutalement remis à l’ordre du jour la question de la Démocratie. D’un mot, je dirai simplement qu’on ne peut plus aujourd’hui, avec la même assurance, même si l’on est marxiste, surtout si l’on est marxiste, écarter d’un revers de main l’exigence démocratique sous prétexte qu’elle serait bourgeoise ou petite bourgeoise ; et que la marche réelle de l’histoire oblige à prendre en compte l’aspiration universelle des peuples à la liberté et à la responsabilité. Je dirai que cette exigence s’impose aujourd’hui à tous, par-delà le heurt frontal des idéologies, et qu’elle oblige à repenser la fonction même de l’idéologie en général, des idéologies révolutionnaires en particulier, dans l’histoire des hommes ; qu’elle appelle, plus exactement une réflexion sur l’idéologisme, comme abus et perversion de l’idéologie, enfermement dans l’idéologie, mystification consciente ou inconsciente au moyen et sous l’effet de mirage des valeurs idéologiques. »
Le Professeur poursuit et écrit, et c’est là que nous voulons en venir : « Dans le cas précis du Bénin, il serait dangereux pour l’avenir, que nous nous débarrassions simplement, ou que nous nous laissions débarrasser sans autre forme de procès, d’une idéologie qu’on nous avait, hier, imposée sans notre avis… »

II. Une idéologie imposée.
Chez nous au Bénin, en effet, les gens d’un certain âge, qui ont vécu les évènements de la ‘’ période révolutionnaire” de 1972 à 1989, se souviennent très bien de la manière dont le marxisme-léninisme nous ‘’ est tombé dessus” !
Le 26 Octobre 1972, c’est le Coup d’Etat du Commandant Mathieu KEREKOU qui termine son discours par un slogan inattendu : Vive la Révolution !
Le 30 Novembre 1972, c’est l’adoption du Discours-Programme de la Nouvelle Politique d’Indépendance Nationale, qui souleva l’enthousiasme populaire !
On se souvient que quand le GMR installa une Commission Nationale ‘’ pour lui proposer les grandes lignes d’un programme du Gouvernement (1), deux tendances se sont affrontées dès le début des travaux :

La tendance progressiste composée principalement des organisations de Jeunes et des syndicats connus pour leur position anti-néocolonialiste ;
La tendance des éléments zinsouïstes, décidés à soutenir le GMR
Il s’en est suivi une vive confrontation des idées qui décida les militants progressistes à se retirer de cette Commission Nationale pour se constituer en Commission Nationale Spéciale avec l’appui des éléments progressistes au sein des militaires putschistes. Le GMR dut reconnaître et installer cette Commission Nationale Spéciale. C’est alors seulement que la LNJP et l’UGTD se décidèrent à quitter la Commission Nationale pour rejoindre la Commission Nationale Spéciale.
Cet incident a mis à nu la division qui existait entre la Ligne Nationale de la Jeunesse Patriotique (LNJP), censée être sur une ligne anti-impérialiste et les autres organisations de jeunesse progressistes ; elle devait marquer par la suite tout le parcours du régime issu du Coup d’Etat du 26 octobre 1972.
Cette division marqua rapidement le cours des évènements par deux manifestations concrètes.
D’abord le 30 Novembre 1975, le GMR, avec l’appui et la complicité de la LNJP, proclama à Goho (Abomey), à la surprise générale, le marxisme-léninisme comme ‘’ notre ligne philosophique”, et ‘’ le socialisme scientifique comme notre voie de développement”
Ensuite, cette proclamation appela logiquement la création d’un parti pour porter cette obédience : Ce fut la création du PRPB, au Camp Guezo, au cours d’une formation organisée pour les cadres militaires et civils de l’Etat, du 8 au 12 Mai 1976. A l’issue de cette formation, les éléments de la JUD(2) refusent d’adhérer au PRPB, crée en réalité par six individus : KEREKOU, ALLADAYE, AÏKPE, OGOUMA, CAPO-CHICHI et ADJO, transfuges de la JUD.
Il découle de ce qui précède que l’imposition de l’idéologie marxiste à notre pays en Novembre 1975, a été largement inspirée par les camarades de la LNJP qui étaient sur le plan idéologique, en compétition avec les éléments de la JUD. En effet les deux organisations étaient animées par des militants marxistes qui, jusqu’à la création de la Ligue en 1968, travaillaient ensemble dans la clandestinité.
Pourquoi la Ligue a-t-elle jugé nécessaire d’imposer le Marxisme-léninisme à notre pays en 1975 ? Dans le cadre de la compétition sus évoquée, on peut avancer deux raisons :

Primo ; dans le cadre de la lutte engagée entre la JUD et la Ligue, la JUD venait de marquer un point en faisant adopter le Discours-programme du 30 Novembre 1972 ; la Ligue, en voulant reprendre la main, s’est lancée dans une fuite en avant en faisant proclamer le marxisme-léninisme, considéré comme la critique sociale ‘’indépassable” !

Secundo : Cette décision scellait son alliance avec le GMR en lui offrant un manteau idéologique capable d’asseoir un pouvoir dictatorial avec des oripeaux révolutionnaires. Cela nous ramène au Professeur HOUNTONDJI qui nous demande d’examiner, dans le cas d’espèce, le mode d’appropriation historique du marxisme sous le régime du PRPB, l’usage réel que ce régime en a fait, et l’usage qu’il en fait aujourd’hui.
(1) ‘’L’équipée révolutionnaire” de Adékpédjou Sylvain AKINDES, page 34. Essai d’Histoire du Temps Présent au Bénin Post Colonial Tome II. 1972-1990.
(2) La JUD, la Jeunesse Unie Anti-impérialiste du Dahomey regroupe les Organisations de Jeunes anti-impérialiste. Elle est créée en Janvier 1974 à Parakou. Elle a été dissoute en Avril 1974 avec les autres organisations de juenes et les Syndicats.
Car il y a, d’hier à aujourd’hui, une constante remarquable : Le marxisme alimentaire, instrumental dans le pire sens du terme, le marxisme comme discours du pouvoir, moyen commode de bâillonnement des libertés au service d’une vulgaire dictature militaro-policière, trop heureuse de pouvoir se parer des oripeaux d’une prétendue dictature du prolétariat, tandis que se poursuivent tranquillement, à son ombre et sous sa protection les pires actes de banditisme. »
Il apparaît ainsi clairement que le marxisme a été instrumentalisé en 1975 pour être imposé à notre peuple pour des raisons opportunistes. Autrement dit, sa proclamation ne correspondait à aucune nécessité ; mieux, à aucune réalité.

III. Les raisons de ne pas proclamer le marxisme.
Tout le monde sait que le marxisme-léninisme, c’est l’idéologie de la classe ouvrière, du prolétariat. Dans la vision marxiste du développement, le développement du système capitaliste devait déboucher sur une révolution menée par la classe ouvrière.
Or dans le Bénin de 1975, nous avons affaire à une économie sous-développée avec une classe ouvrière embryonnaire.
Notre pays n’avait pas atteint un degré de développement suffisant pour posséder une classe ouvrière forte, capable de s’armer du marxisme, pour faire la révolution. Donc dans le cadre d’une croissance interne, le Benin était encore très éloigné du Stade qui appelle marxisme-lénisme comme idéologie révolutionnaire pour se transformer.
Mieux, en 1972, le pays était au stade de ce qu’il est convenu d’appeler un mouvement de libération nationale. Le Discours Programme de Novembre 1972 était un compromis acceptable pour les forces politiques en présence sur le terrain. Un compromis idéologique qui permettait le plus grand rassemblement possible des forces de progrès. Lorsque le mouvement quittera le stade de libération nationale pour atteindre le stade de révolution sociale, il sera temps de penser à une idéologie plus avancée ; il sera temps de penser au marxisme. La preuve, lorsque le marxisme fut brutalement imposé, l’enthousiasme qui a accueilli le Discours-Programme baissa d’un cran ; le front de forces en présence commença à se fissurer.
En 1975, le peu de marxistes qui existaient étaient camouflés dans la JUD et la Ligue qui étaient des Organisations qu’ils animaient. La grande majorité des militants qui se battaient sur le terrain, n’étaient pas marxistes !
Mieux, les militaires putschistes qui ont pris le pouvoir le 26 octobre 1972, n’avaient rien de marxiste ! Certains même étaient des antimarxistes notoires. Ils n’ont accepté le marxisme, proposé par les Ligueurs, que comme « discours du pouvoir, moyen commode de bâillonnement des libertés au service d’une vulgaire dictature militaro-policière trop heureuse de pouvoir se parer des oripeaux d’une prétendue dictature du prolétariat, tandis que se poursuivent tranquillement à son ombre et sous sa protection, les pires actes de banditisme ».
Ainsi donc, ni le degré de développement de notre économie (prolétariat embryonnaire !), ni l’étape de notre lutte, ni l’idéologie des militaires qui détenaient le pouvoir ; nous n’avions aucune raison de proclamer le marxisme-léninisme.
Et c’est pour cette raison que nous y avons renoncé sans état d’âme. Comme l’écrit le professeur HOUNTONDJI « or donc, ce discours-là, le pourvoir y renonce tout d’un coup de la même manière qu’il s’en était emparé dans un pur rapport d’extériorité. C’est ce rapport à l’idéologie qu’il faut mettre en cause, si nous voulons éviter de retomber dans le même piège, ou dans un piège semblable. Il faut pouvoir finalement admettre ceci : la pratique du PRPB ne condamne pas le marxisme, mais un certain usage du marxisme. Et cette condamnation ne frappe pas seulement l’enfermement dans le marxisme, elle frappe aussi l’enfermement dans toute idéologie en général, l’usage mystificateur de toute idéologie à des fins oppressives, y compris toute la gamme des idéologies non marxistes, et l’anti-marxisme lui-même comme idéologie. »

IV. Les conséquences d’un galvaudage
Le fait d’utiliser le Marxisme comme instrument, à nos fins, et de le rejeter après usage, quand nous n’en avions plus besoin ; cet usage ‘’ alimentaire” du marxisme l’a complètement dévalorisé, galvaudé dans notre pays.
Ce galvaudage est d’autant plus grave que ceux qui l’ont utilisé n’y croyaient pas, du moins dans leur grande majorité.
Circonstances aggravantes, ce galvaudage dans notre pays a eu lieu dans la période où, sur le plan international, les pays de l’Europe de l’Est, les pays du socialisme réel entraient en crise. La politique de glasnost-pérestroïka du Président GORBACHEV à la fin des années 1980 ébranla le camp socialiste qui s’écroula. La chute du mur de Berlin en Août 1989 a précédé seulement de quelques mois la Conférence Nationale de Février 1990 au Bénin !
Ce double échec du socialisme sur le plan international et interne, marqua durablement sa crédibilité comme système de développement. C’est la fin de la guerre froide et le triomphe du néo-libéralisme.
Cependant, comme l’écrit le Professeur P. HOUNTONDJI, je le cite : « la pratique du PRPB ne condamne pas le marxisme, mais un certain usage du marxisme. »
En effet le marxisme, comme outil d’analyse de la réalité sociale, garde toute sa vigueur, même s’il a perdu de sa fraicheur ! C’est pourquoi nous invitons les hommes de progrès de notre pays à continuer à l’utiliser pour bâtir nos partis politiques sur des fondations éclairées et solides.
Dans le cadre de la réforme du système partisan entrepris par le Président TALON, les nouveaux partis issus de cette réforme ont intérêt a en faire leur instrument de travail. Le marxisme leur permettra de faire une analyse rigoureuse de notre réalité socio-économique pour dégager des solutions de progrès pour notre pays.
Mais cette utilisation ne sera pas facile, s’inscrivant dans une période marquée par le triomphe du néo-libéralisme. Ce sont surtout nos amis du PCB qui rencontreront les plus grandes difficultés puisque, plus que jamais, ils continuent à porter haut le drapeau du marxisme-léninisme. Nous assistons ainsi à un grand paradoxe : l’échec du marxisme dans notre pays se retourne contre les marxistes déclarés qui étaient pourtant au premier rang pour combattre le régime mystificateur du PRPB ! Ils sont donc placés devant le dilemme suivant :

Ou bien ils décident de survivre en s’alliant aux autres forces de progrès

Ou bien ils continuent leur combat solitaire, sous le drapeau du marxisme-léninisme, mais en s’exposant au risque de récolter des scores anecdotiques aux élections auxquelles ils auront décidé de participer.
C’est ce que je crois
Jean Roger AHOYO
Cotonou, le 28 Août 2021

Fraternité

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