Le gavage traditionnel de l’enfant: Une pratique dangereuse

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Le gavage traditionnel de liquide (bouillie, infusion) constitue une problématique chez les nouveaux nés et les nourrissons. Les enfants sont généralement gavés à partir de trois mois, parfois avant, et jusqu’à deux ans dans certains cas. La conséquence immédiate est très grave pour les enfants.

 

Cette pratique ne date pas d’aujourd’hui disent beaucoup de parents. Parfois due à l’ignorance du danger qu’elle constitue car, quand les enfants s’en sortent, on attend certains parents dire «je ne vais jamais refaire ça». La pratique n’est pas toujours exécutée de bon cœur et beaucoup de mères y sont contraintes, tout au moins en milieu rural où la tradition reste forte. Elle est assez répandue en Afrique et nous sommes pratiquement tous des «rescapés». Les vertus du gavage et les modalités d’exécution sont clairement exposées par certaines mères ; elles sont nombreuses, dictées par la tradition, les ancêtres et transmises aux mères par leurs parents, belles-mères ou entourage proche.

De la pratique…

Le gavage consiste à faire absorber à l’enfant, régulièrement et souvent par la force, une grande quantité de substance liquide (bouillie, infusion). A l’aide d’une louche taillée dans une calebasse, la mère puise la bouillie, la verse dans le creux de sa main qu’elle colle près de la bouche de l’enfant. Pour l’obliger à vite ingurgiter la bouillie, elle lui pince le nez par intermittence. Quand elle bouche le nez de l’enfant, celui-ci respire difficilement, ce qui l’oblige à ouvrir sa bouche dans laquelle elle verse la bouillie malgré la toux. L’enfant se débat, pousse des cris, rejetant à chaque fois une bonne quantité de bouillie qui se répand sur son corps et la main de sa mère. Le gavage ne dure que quelques minutes et quand c’est fini, l’enfant semble soulagé. La mère rhabille son enfant après l’avoir nettoyé.

Ce qui apparaît néfaste pour l’enfant, c’est le caractère forcé du gavage, laissant alors pénétrer volontairement ou non le liquide dans les voies respiratoires. Il conduit souvent à des fausses routes. De par notre expérience dans le service de pédiatrie, cette conséquence immédiate est une faute route qui entraîne une détresse (difficulté) respiratoire sévère et létale  chez l’enfant, le liquide passant dans les voies respiratoires au lieu de suivre la voie digestive. En effet, les voies respiratoires sont destinées principalement à l’inspiration et à l’expiration de l’oxygène d’un point de vue globale. Tout corps étranger dans ces voies, entraîne une irritation et une accélération de la fréquence respiratoire suivies d’une infection pulmonaire du fait du contact de la substance avec les éléments constitutifs du poumon. Chez le nourrisson, on conclut d’une Bronchopneumonie d’inhalation par gavage traditionnel à travers les circonstances de survenue (au décours d’un gavage), une respiration rapide avec des signes de lutte  et à l’examen des bruits perçus dans les poumons. Cette situation entraîne généralement  une hospitalisation prolongée si l’enfant se sort d’affaire sinon le décès est souvent fréquent avant même que les parents arrivent au centre de soins. Des morts subites par asphyxie (véritable noyade) et des brûlures de la région péribuccale viennent compléter les effets nuisibles du gavage.

Une situation évitable

Le personnel soignant, impuissant, vit cette situation avec beaucoup d’amertume, car il s’agit bien de situation «évitable». En amont, il est alors nécessaire de sensibiliser les parents sur le caractère dangereux de cette pratique. Pour alimenter l’enfant, il faut le faire asseoir confortablement, lui donner la solution (bouillie, infusion) avec une cuillère en prenant le temps nécessaire. Il est important que les mères prennent conscience de cette situation pour qu’on n’assiste plus à ce spectacle désolant dans les services de pédiatrie. Cette sensibilisation doit s’étendre aux grands-mères, belles-mères porteuses de la vulgarisation des traditions. Nous avons chacun un rôle à jouer, déjà en passant par l’information sur la gravité de la pratique. On peut exposer simplement les mécanismes de survenue des accidents respiratoires en utilisant des notions d’anatomie ou de physiologie à l’aide de panneaux, d’images; ces explications sont toutefois déjà bien comprises par certaines femmes gaveuses. Remarquons que la majorité des mères en milieu rural reconnaissent gaver leurs enfants ; seulement quelques-unes d’entre elles l’avouent lorsque ces enfants sont hospitalisés pour infections respiratoires. C’est dire qu’elles n’ignorent pas la désapprobation des agents de santé face à cette pratique.

Docteur Sessi Elisée Kinkpé, Médecin généraliste HZ Savalou/Bantè

Société – Matin Libre

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