Pour un nouvel essor du Bénin: Richard Boni Ouorou écrit à Talon

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Montréal, QC, Canada,

18 août 2021

Monsieur Patrice TALON

Président de la République

Chef du Gouvernement

Chef de l’État, Chef suprême des Armées

Présidence de la République du Bénin

Gouvernement du Bénin

Objet: Vers une convergence nationale pour un nouvel essor du Bénin

Monsieur le Président,

Les rendez-vous électoraux sont des moments émotifs, tragiques. La victoire vient couronner les efforts des uns, la défaite châtie ceux des autres. En démocratie, deux camps opposés ne peuvent gagner; c’est la règle, tous l’acceptent. La Présidentielle béninoise de 2021 ne passera pas dans l’histoire pour sa transparence et sa représentativité, tant s’en faut, mais cette élection s’est soldée par votre victoire aux urnes. On doit maintenant considérer la chose comme étant faite et tenter « de construire là-dessus », pour reprendre l’expression québécoise.

Le Bénin est un pays qui rode sa démocratie sur la voie périlleuse du développement à l’ère de la mondialisation. Cela n’est pas de tout repos, je vous l’accorde, et exiger des institutions béninoises qu’elles soient irréprochables est sans doute irréaliste. Du moins encore pour quelque temps. Cela dit, je demeure convaincu que nos institutions ne doivent jamais perdre de vue les objectifs démocratiques les plus élevés en dépit des contraintes et des réalités contingentes, sans quoi le peuple béninois aura grand-peine à se motiver à bâtir le pays, à se dépasser, voire à se reconnaître dans la nation qui normalement devrait fièrement définir son identité.

De l’étranger, vous le savez, j’ai observé, analysé et commenté votre premier mandat ainsi que la saga électorale menant à votre seconde élection. Je ne reviendrai pas sur mes constats et conclusions, vous les connaissez. Vous et moi, Monsieur le Président, avons une vision du développement et de la gouvernance qui diffère, mais nous avons aussi à cœur que le Bénin croisse et s’autodétermine efficacement et dans la paix. C’est d’ailleurs également le cas, je le crois naïvement, pour la grande majorité des politiciens béninois, des élites, des opposants politiques, des journalistes, des intellectuels, des leaders de la société civile, des manifestants, etc.

 Or, au pays comme dans la diaspora, cet amour de la patrie ne peut pratiquement plus s’exprimer aujourd’hui; il est pour ainsi dire entravé tant les prises de bec, la confrontation hargneuse et la vilipende belliqueuse occupent les tribunes, sans compter les impossibilités inhérentes au maquis notamment. Notez que je ne dis pas que les critiques à votre endroit sont sans fondement, Monsieur le Président, votre victoire à la Pyrrhus et la réactivité répressive de votre gouvernement étant avérées, je dis plutôt que nous devrions tous, autant que faire se peut, passer à un autre niveau, sans amnésie ni ingénuité, et nous employer dans une phase pragmatique et transitoire à désempêtrer pacifiquement le Bénin.

Car notre Cité est actuellement bloquée. Ses membres sont stationnés sur la voie stérile de la division, de la méfiance et du non-dialogue, certains hébétés, d’autres résignés.

 Règne au Bénin un climat politique extrêmement tendu, clivé, au point où l’environnement social est devenu toxique, ce qui repousse ou pénalise les investisseurs, démotive les entrepreneurs, fait stagner l’économie et, en bout de piste, fait davantage souffrir les travailleurs et les consommateurs. Bref, la population écope, d’autant que des citoyens se croyant à tort ou à raison condamnés à une vie misérable ne sont pas des citoyens qui font le maximum pour s’en sortir. Il y a trop de perdants en ce moment au Bénin.

C’est pourquoi, Monsieur le Président, et ce au nom du peuple que vous représentez, pour sa dignité et son droit à la réussite, vous faut-il vous montrer ouvert à toute initiative (en marge de vos projets partisans) pouvant calmer le jeu, pouvant rassembler les forces vives, frapper positivement l’imaginaire et générer de la croissance.

Je vous crois parfaitement apte à transcender les contradictions par des gestes ayant un impact salvateur sur la population béninoise tout entière. Je vous sais capable d’instaurer une nouvelle dynamique grâce à laquelle — je l’ai déjà évoqué ailleurs — des intérêts divergents pourront être réellement délibérés et hiérarchisés rationnellement au bénéfice de la communauté de destin qu’est notre pays.

Dans cette voie et indépendamment de mes principes politico-philosophiques auxquels je ne vous demande pas d’adhérer, voici ce que je ferais, Monsieur le Président, si j’étais au timon de l’État béninois. Je susciterais un grand élan de convergence, un élan encadré dans quelque chose d’officiel et de mobilisateur.

Ce pourrait être une feuille de route établissant une succession de tables rondes d’experts, de commissions parlementaires, de rassemblements de porte-paroles d’organisations de la société civile, d’audiences publiques, etc.

Un agenda pourrait aussi être établi concernant la production de décrets et pour la mise en place de mesures allant toutes dans le sens d’une pacification du climat politique au Bénin et d’un appel à la collaboration des élites, représentants, militants, intellectuels, etc. D’aucuns y verraient un processus de réconciliation nationale. Personnellement, je garde le terme pour plus tard, une fois des jalons plantés et des gestes concrets posés, mais pour finir l’objectif est le même : un déblocage politique pacifique dans l’intérêt supérieur du pays. Pas une sortie de crise factice maquillant le retour au statu quo ante, mais une réelle progression qualitative dans les relations entre le Pouvoir et l’Opposition, peu importe la forme de celle-ci (parlementaire, médiatique, informelle, etc.).

Le peuple et les institutions ont besoin d’être portés par un vent de concorde; des ponts sont à créer plutôt que des fossés à creuser, pour ne pas dire des fosses. Pour que les choses bougent en ce sens, il faut dès le départ qu’un pas se fasse dans un camp comme dans l’autre, qu’il y ait un élément déclencheur, un rapprochement… et que des garanties soient données.

Dès lors, Monsieur le Président, pourquoi ne pas d’abord y aller d’un geste symboliquement fort? À l’instar de ce qui s’est déroulé en Côte-d’Ivoire il y a peu, je vous suggère bien humblement de permettre à l’un de vos prédécesseurs, en l’occurrence l’ex-Président Thomas Yayi Boni, de quitter l’exil et de rentrer au pays afin qu’il puisse en toute liberté et en toute sécurité contribuer à animer la scène politique béninoise. Il va sans dire, le cas échéant, que je serais le premier à demander à Thomas Yayi Boni de saisir cette main que vous lui auriez tendue, et de travailler fraternellement et respectueusement avec vous à concrétiser le processus de concorde — ce qui n’exclut pas le débat.

En soi, une telle réunion collaborative aurait un effet d’entraînement sur la gent politicienne. Mais pour vraiment détoxifier le climat social, redonner confiance aux hommes d’affaires et requinquer le peuple, bref pour débloquer le pays, il serait nécessaire que vous vous impliquiez tous les deux dans la réalisation d’une tâche fondamentale : la libération de tous les prisonniers politiques et l’accueil des exilés et tous ceux et celles qui ont dû se cacher dans la brousse pour des raisons politiques ou idéologiques afin d’échapper à la répression autoritaire.

Tous ces citoyens béninois, de même que les médias, doivent pouvoir être libres de critiquer et de manifester pacifiquement contre le gouvernement. Tout le monde au Bénin doit pouvoir penser et travailler en sécurité, sans harcèlement ni stigmatisation. Tout le monde doit pouvoir nourrir la discussion politique, communiquer des connaissances, débattre. Ce sont les exigences mêmes de la démocratie, Monsieur le Président, une démocratie qui en retour redonne beaucoup à ses champions.

Chercher à améliorer les conditions de vie des plus pauvres, suggérer des solutions différentes ou inédites, exprimer son mécontentement envers des élus, établir un rapport de force, susciter de l’intérêt, diversifier les activités, questionner des lois, analyser sous différents angles… Tout cela n’affaiblit pas une société, ne la retarde pas, au contraire, cela la fait croître plus rapidement, de surcroît dans la dignité et la justice. Et c’est justement l’atout d’une culture de la convergence, celle qu’il faut maintenant faire (re)naître : la pensée n’y est pas unique, les actions y sont plurielles, les intérêts personnels peuvent s’opposer, tandis que les efforts de tous tendent ultimement vers un but commun : vivre dans un pays développé, évolué, juste et inclusif.

John Stuart Mill que je paraphrase ici a écrit qu’il est généralement fatal à l’Homme de penser qu’il n’y a plus de raisons de douter d’une chose. Il est sain de se questionner, Monsieur le Président, et cela vaut pour tous les camps. Aussi ne faut-il pas voir dans le processus de conciliation, de pacification, voire de réconciliation que je propose qu’une suite de gains unilatéraux, de concessions faites à l’autre. Je le répète, un élan de convergence nationale repose sur la bonne foi de tous, sur le dialogue, le débat et la négociation (en tant que forme de dépassement des contradictions). Pour qu’il y ait un maximum de gagnants, il importe que tous soient en mode solution et aient la paix sociale dans le collimateur. On ne construit rien de solide dans la rancœur.

Vous êtes aux commandes, Monsieur le Président, vous avez la capacité d’inverser le cours des choses, vous avez le pouvoir de créer un moment charnière dans l’histoire contemporaine du Bénin, celui par lequel le Bénin s’est désempêtré de ses luttes intestines devenues stériles parce qu’excessives. D’ailleurs, on ne passe pas dans l’histoire avec des « prisonniers de guerre », mais grâce à la paix et la prospérité qu’on a contribué à faire arriver et à maintenir.

Et à cet égard, même s’ils restent critiquables, vos projets ne sont pas dénués de pertinence. Vous prenez toutefois conscience que beaucoup d’autres facteurs autres que techniques entrent en ligne de compte lorsqu’il s’agit de développer un pays, de faire avancer une nation. Si les structures et les infrastructures sont importantes, elles ne sont pas suffisantes. Le peuple doit se sentir réellement consulté, écouté et porté par une vision rassembleuse; il doit se percevoir comme faisant librement partie de l’aventure.

En tant que simple observateur politique, je n’ai pas de mandat ni l’autorité pour mettre en place des correctifs susceptibles de donner un élan à la convergence des forces vives béninoises auquel je souhaite, Monsieur le Président, vous voir participer. En revanche, j’ai un certain auditoire au Bénin, et de savoir par exemple que des personnes croupissent en prison pour leurs idées ou parce qu’elles ont manifesté au nom de certaines de celles que j’ai défendues dans la foulée de mes critiques me désole au plus haut point et m’afflige. Par conséquent, enflammer la polémique ne m’intéresse plus si en bout de piste des gens en chair et os en pâtissent, si le pluralisme se fait damer le pion par la répression; le prix payé devient alors beaucoup trop élevé et ma conscience ne le supporte pas.

Cependant, je m’en voudrai de finir cette énième lettre, sans un merci !

Merci pour la dernière fois, votre galanterie vous honore et mon épouse vous envoie une saine salutation; elle constate qu’avec de la volonté on y arrive toujours et, qu’on fait mentir les charlatans vendeurs de destins.

 

 Avec le respect dû à vos fonctions,

Richard Boni OUOROU

Politologue et consultant

Politique – Matin Libre

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