Vaccin contre le paludisme: “Dans un futur proche…il y aura des vaccins“ dixit Nicaise Ndam

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(Enfin un regain d’intérêt pour développer les vaccins, rassure le Représentant de l’Ird)

Nouveau Représentant de l’Institut de recherche pour le développement (Ird) au Bénin, Nicaise Ndam a mené des recherches sur les facteurs parasitaires modulant les complications du paludisme. Des travaux qui ont abouti à la découverte d’une protéine parasitaire VAR2CSA, actuellement en cours de développement vaccinal pour prévenir le paludisme placentaire. A quand peut-on alors espérer le vaccin contre le paludisme ? Qu’est-ce qui bloque à ce jour la découverte d’un vaccin contre le paludisme ? La lueur d’espoir pointe-t-elle enfin à l’horizon ? Dans un entretien exclusif accordé à votre journal, le biologiste moléculaire apporte des éléments de réponse. Lisez plutôt !

 

Monsieur Nicaise Ndam, vous avez mené d’importants travaux de recherche sur le paludisme qui est une maladie qui fait tellement de ravages en Afrique. Que de décès liés au paludisme mais à ce jour, les recherches n’ont pu aboutir à la découverte d’un vaccin contre le mal. Dites-nous, que peut-on retenir concrètement des résultats de vos travaux ?

Je travaille donc en tant que biologiste moléculaire des agents infectieux notamment du paludisme pour comprendre les interactions qui peuvent perturber le bon déroulement de la grossesse. Et le paludisme fait partie des affections majeures qui affectent la grossesse et qui a été l’objet de mes travaux depuis ma thèse. Il est question d’essayer de comprendre la particularité du paludisme chez la femme enceinte qui sont des populations vulnérables dont les conséquences, qui peuvent ne pas être sensibles ou perceptibles chez la mère, causent des problèmes au développement de la grossesse, entraînant des séquelles sur la première année de vie de l’enfant. Il y a des enfants qui meurent dans leur première année de vie et autres, ce sont ceux qui sont fragilisés par une exposition précoce au paludisme. Donc, c’est un véritable problème de santé publique qui m’intéresse.

Mes travaux en tant que biologiste moléculaire ont été de comprendre le mécanisme par lequel le paludisme peut causer ces dégâts, peut donc infecter le placenta, trouver les moyens innovants de prévention. Les moyens innovants pour nous, çà avait été de se focaliser sur quelque chose qui peut garantir une meilleure couverture de prévention, ne pas donner que des médicaments, aborder la problématique du vaccin. Donc, je travaille sur l’identification des molécules de parasites qui peuvent servir de candidat vaccin pour protéger la femme du paludisme placentaire. Et l’un des problèmes de prévention de ces infections au cours de la grossesse, c’est que généralement, les femmes dans leur première expérience de grossesse peuvent se rendre compte assez tardivement qu’elles sont enceintes et pendant ce temps, la grossesse est exposée à des risques sans aucune prévention. Et cela fait qu’il y a des arrivées tardives en consultation prénatale. Lorsqu’une femme arrive en consultation prénatale au beau milieu du premier trimestre voire même déjà au début du deuxième trimestre de la grossesse, vous vous rendez compte qu’il y a une bonne période où la grossesse n’a pas été protégée. Et même quand on peut protéger cette période de la grossesse, il faut lui donner des médicaments qui sont généralement contre-indiqués pour le premier trimestre de grossesse. Donc il faut des outils innovants comme le vaccin qui peut être administrée avant. Donc, si la femme est enceinte, il y a déjà une barrière de protection qui est installée. Nous travaillons donc à identifier des molécules qui peuvent servir de candidats vaccins. Nous en avons une dont nous avons réalisé déjà un premier essai vaccinal ici au Bénin dans le cadre d’un programme financé par l’Union Européenne. Cela avait fait l’objet de ma première affectation au Bénin.

Vos travaux ont abouti à la découverte d’une molécule susceptible de contribuer à développer un vaccin pour prévenir le paludisme placentaire. Où en sommes-nous ?

Particulièrement pour ce qui est du paludisme placentaire, nous en sommes au fait qu’on a réalisé déjà avec cette molécule, un premier essai clinique en Europe en Allemagne et ici au Bénin avec l’Institut de recherche clinique du Bénin que dirige le Prof Archille Massougbodji. Nous avons donc réalisé cet essai de phase 1. C’est un essai pour voir si le vaccin est sûr, si la préparation vaccinale est sûre. C’est le tout premier essai du développement vaccinal. Cette molécule s’appelle VAR2CSA. Donc, les premiers résultats ont montré une grande sûreté de ce vaccin et nous sommes dans une démarche maintenant de rentrer dans la phase 2. On vient juste de bénéficier d’un financement d’une Fondation japonaise qui nous permettra d’optimiser ce vaccin en prenant en compte les avancées qui se sont révélées avec le développement du vaccin contre le Covid-19. On va tirer avantage de cela pour améliorer notre vaccin qui entrera en phase 2 dans les deux prochaines années en espérant que nous aurons des financements pour avancer vers la phase 3 qui est la phase où on aura vraiment la vérité sur l’efficacité du vaccin. C’est la dernière phase de test d’efficacité qui permet donc de trancher pour que le vaccin entre dans sa phase d’exploitation et d’utilisation. Dans les cinq prochaines années, un calendrier d’activités intenses est prévu pour que ce vaccin soit utile, utilisable dans la communauté puisqu’il y a un gros besoin.

Avec les avancées que nous avons eues sur le développement du vaccin, je pense qu’il y a beaucoup de leçons, qui ont été apprises et qui seront bénéfiques au développement d’autres vaccins, celui du paludisme placentaire et du paludisme en général. Je voudrais rappeler qu’il n’y a pas de vaccin contre le paludisme à ce jour.

Justement comment expliquez-vous le fait qu’on n’ait toujours pas découvert le vaccin contre le paludisme à ce jour ?

Il y a que le parasite est complexe, il y a beaucoup d’efforts de recherche, le parasite change régulièrement, il arrive à contourner l’immunité. C’est pour cela que même des personnes adultes en région endémique continuent de faire le paludisme alors qu’elles sont exposées à des piqûres de moustiques depuis la jeune enfance. Il arrive à développer des capacités d’échappement immunitaire et c’est cette capacité de changer, de muter qui fait qu’il s’adapte aux hôtes. Il va s’adapter à la femme enceinte pour se cacher dans le placenta alors que hors grossesse, ce phénotype de parasite n’existe pas. Au cours de la grossesse, il trouve une opportunité de muter pour contourner les défenses et se cacher dans le placenta. Les conséquences, c’est que même si la femme ne fait de symptômes, il y a quand même une anémie maternelle qui peut être observée avec un risque d’accouchement prématuré… La plupart des enfants qui naissent dans ces conditions partent avec un retard ou arrivent avec un gros retard visible sur le poids, ce qui est un facteur de risque de mortalité dans la première année de vie. C’est un vrai problème.

Cela menace surtout les premières grossesses. Lorsque les femmes sont exposées durant leur première grossesse, quand elles passent ce cap, elles développent une certaine immunité de telle sorte que lors des prochaines grossesses, elles souffrent de moins en moins du paludisme placentaire. Donc, si les femmes font de moins en moins le paludisme placentaire avec le nombre de grossesses, c’est qu’elles acquièrent une immunité. En décryptant le paludisme, le parasite qui se cache dans le placenta, on est arrivé à identifier la molécule qui fait que le parasite s’accroche dans le placenta. Donc si nous limitons avec un mécanisme vaccinal, on peut donc protéger des femmes qui n’ont pas encore cette immunité.

Peut-être c’est une voie qui serait plus logique pour aboutir à un mécanisme de protection via un vaccin que de développer un vaccin qui stérilise contre le paludisme en général. On n’y est pas parvenu jusqu’ici. Il y a une possibilité d’évoluer vers des alternatives pour développer des vaccins anti-maladies plutôt que des vaccins anti-infections. Protéger donc des organes sensibles comme le placenta ; on va dans les vaccins anti-maladies déjà pour sauver une situation en attendant si on trouve un vaccin anti-infectieux tant mieux. Il y en a un en développement en ce moment, le RTS,S qui avait franchi les phases 1,2 et 3 avec succès mais à la phase 4, les résultats de suivi ont montré une baisse d’efficacité.

Nicaise Ndam, à quand peut-on finalement espérer la découverte de ce vaccin tant attendu ?

Je ne sais pas si je peux donner une date précise mais dans un futur proche, je pense qu’il y aura des vaccins parce qu’actuellement avec ce qui se passe, il y a un regain d’intérêt pour développer les vaccins.

Est-ce qu’il n’y avait pas ce regain ?

Le vaccin contre le paludisme a aussi souffert d’un défaut d’incitation commerciale. Le paludisme, c’est la maladie des pays pauvres, cela intéresse très peu les boites pharmaceutiques qui financent le développement des vaccins, des médicaments. Vu la masse d’argent qu’il faut investir dans le développement d’un vaccin, pour les industries, pour les grandes boites pharmaceutiques, le retour n’étant pas garanti, on prend moins le risque.

Aujourd’hui, il y a une prise de conscience qui fait en sorte que des grandes boites pharmaceutiques vont redevenir flexibles parce qu’on ne sait plus de quel côté la menace viendra. Il y a une carte à jouer pour les maladies tropicales. Vous avez Pfizer qui propose de s’attaquer au paludisme. Dans un ou deux ans, il va y avoir des essais cliniques. Moderna propose de s’attaquer au VIH, il va y avoir une mobilisation pour le développement des vaccins dans les prochaines années. Dans un délai rapidement court, nous allons voir l’impact de ce qui s’est passé contre le Covid-19 sur les grandes endémies comme le paludisme.

Entretien réalisé par Aziz BADAROU

Société – Matin Libre

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